Réécrire

Photo de Lachlan Gowen sur Unsplash

 

Depuis l’été, je réécris mon roman. L’optimiste en moi dira que c’est la dernière ligne droite, qu’après cela, ce roman qui me hante sera achevé, prêt à être empaqueté comme une bête à l’abattoir pour ceux qui l’attendent et, surtout, ceux ne l’attendent pas. Mais elle est souvent contredite par la partie de moi qui a choisi pour titre de roman La Pratique du nihilisme en plein air.

La réécriture est un moment passionnant mais difficile. Malgré les conseils, malgré les ateliers, j’en viens souvent à douter de la légitimité de mon projet, de mes choix narratifs et de mes prises de risque. Sans doute parce que retoucher sans cesse un texte et en déplacer les contours nous amène à réfléchir profondément à ce que nous fabriquons comme littérature.

Dans les banques d’images, la création et l’écriture apparaissent, au contraire, lisses de tout obstacle. Les crayons reposent, taillés à la perfection, sur de belles pages sans ratures, et lorsqu’une main invisible y a inscrit quelque chose, ce sont de belles cursives comme même nos grand-mères ne savaient pas en tracer. D’une certaine façon, cela correspond presque à ma façon d’écrire : mes carnets de premier jet comportent assez peu de premiers repentirs. Mais c’est inadapté à la violence du processus de réécriture.

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Essai de littérature maculée. Photo par Markus Spiske sur Unsplash

Comme j’ai le pressentiment que chaque processus de correction découle de la particularité d’un texte, je vais revenir rapidement sur l’histoire de ce roman. L’idée première date d’environ deux ans. Dans un carnet rose pâle orné d’oiseaux, je peux retrouver les premières esquisses des personnages : le héros, gars normal — il dessinait, à l’époque ; l’antagoniste, ses conflits intérieurs, et autour d’eux, peu à peu, se sont dessinés tous les membres du petit groupe de métalleux. Une ou deux idées d’épisodes, et un titre, qui m’est resté jusqu’au bout : La Pratique du nihilisme en plein air. C’est en démarrant les ateliers d’écriture du Studio Infinite et, en parallèle, le parcours narratif de l’Académie Scribay, presque un an plus tard, que je me suis réellement lancée dans l’aventure. Initialement, le roman devait se passer en Norvège dans les années 1990, en s’inspirant directement des événements de la scène black metal du coin… il s’est peu à peu délocalisé, faute de moyens et à grands renforts de souvenirs, dans le Nord-Pas-de-Calais des années 2000. Toujours commencer avec ce qu’on connaît, conseille-t-on, alors j’ai été sage, j’ai recentré.

Le voyage du héros tel qu’il est proposé par l’Académie Scribay m’a donné une structure de base sur laquelle j’ai construit mon récit. Chacune des douze parties est divisée en 5 chapitres reproduisant eux-même le schéma quinaire, sa situation initiale, son élément perturbateur, sa résolution. Pendant l’écriture, en habituée novelliste, j’avais l’impression de trop m’étaler,  de ne pas plonger assez vite le lecteur au cœur de l’aventure. Les passages d’installation et de pause, en début et fin d’étape, étaient chez moi très courts, presque expédiés, et je croyais même devoir en supprimer la plupart à la relecture. Aujourd’hui, j’ai pris conscience que j’avais le problème inverse : voulant courir à l’essentiel, je n’avais pas toujours suffisamment préparé mes situations !

Les premières corrections se sont imposées à moi, alors que j’étais en train d’écrire la fin du roman. Elles concernent la structure et l’économie de l’information. Alors que je me suis employée à clore méthodiquement les différents arcs narratifs, je me suis rendue compte que certaines informations venaient trop tard, ou qu’il aurait fallu les relayer en cours de route, ou encore qu’il aurait été nécessaire d’introduire ce personnage de dernière minute dont j’avais soudainement besoin. J’ai criblé le manuscrit de notes entre crochets à l’infinitif. Je m’emploie aujourd’hui à respecter ou contredire ces ordres écrits à moi-même.

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Deuxième problème qui m’a sauté aux yeux très rapidement : dans ce premier jet, il manquait des épisodes, tant pour la pleine compréhension du récit que pour son rythme. Alors j’ouvre les parenthèses, je jette un œil aux secrets des ellipses. Avec ces épisodes intervient le souci des transitions, le choix des fondus au noir. Écrivant un roman musical, j’ai une matière toute trouvée pour en caractériser certaines : mon adolescence ne pouvait se passer d’un CD dans l’autoradio, ce qui me donne une matière de choix pour caractériser ses voyages ! Cela me fait faire d’une pierre deux coups puisque je n’ai pas assez caractérisé la musique dans mon premier jet, a fortiori pour un lecteur néophyte, et que l’évolution musicale du protagoniste doit suivre, pas à pas, celle de l’intrigue. Il reste à voir si le procédé ne sera pas répétitif à la longue et, dans ce cas, préparer des coupes franches aux étapes suivantes de la relecture. Mais c’est une autre histoire.

Pour rester en revanche dans la gestion purement acoustique de ce livre, j’installe ou systématise les systèmes d’échos au fil du texte. Parallélismes de situation, métaphores filées sont parfois le fruit d’un hasard ou d’un inconscient que j’aide volontiers, ils deviennent alors des procédés conscients que j’installe maintenant que l’histoire est racontée. Un conseil de l’auteur Neil Gaiman donné sur Twitter résume à la perfection cette étape du travail : Écrivez votre histoire, et réécrivez-la comme si vous saviez depuis le début ce que vous étiez en train de faire. La traduction étant très libre et faite de mémoire, vous me pardonnerez les imprécisions, qui trahiront moins la pensée de Gaiman que ma propre manière de préparer un livre.

Le style est, pour l’instant, le parent pauvre de cette réécriture. Je corrige les répétitions qui me sautent aux yeux, ainsi que les fautes que je rencontre, mais je ne les cherche pas encore systématiquement. En atelier, la coach littéraire Calixthe Tandia nous a recommandé de travailler ciblé : un même passage nous apparaîtra très différemment selon que l’on recherche des répétitions, des soucis de ponctuation ou encore des structures de phrase trop similaires. C’est pourquoi je souhaite m’atteler à ces relectures fines une fois le gros-œuvre terminé. Tant que je rajoute encore des murs, des pièces et des parois, rien ne sert de commencer à peindre, n’est-ce pas ?

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Réécriture du chapitre V, réalisée au write-in du Studio Infinite, le 4 octobre 2018

Combien de temps me faudra-t-il encore pour en venir à bout ? Les réécritures et corrections sont des taches exigeantes, que je ne peux entreprendre l’esprit léger en toutes circonstances. J’ai souvent besoin à la fois d’une version du fichier, numérique ou imprimée, et de mon carnet pour travailler correctement. Et au beau carnet doré du premier jet, avec ses lignes rangées, a succédé le bleu et rouge des corrections, de plus en plus abondamment gribouillé. Ce faisant, j’ai souvent l’impression que mon roman est un drôle d’artefact oublié dans la terre et dont je révèle l’ampleur parcelles par parcelles, à la truelle et au pinceau. Moi qui m’attendais à trouver un petit trésor, une tombe intacte, qu’il s’agissait seulement de dépoussiérer, je me trouve, soudain, au cœur d’une nécropole enfouie dont j’imagine rêveusement les plans. C’est fascinant, et ça me donne en même temps un rien de vertige.

Et vous, comment procédez-vous pour les réécritures et corrections ? Quelles sont vos difficultés, vos méthodes ? 

 

J’en parle dans l’article :

Calixthe Tandia, coach littéraire

Scribay, le site

Un article présentant l’Académie Scribay sur mon ancien blog

Studio Infinite

 

Vous pouvez également découvrir sur Youtube mon interview vidéo par Caroline du Studio Infinite. J’y parle de mon recueil de nouvelles, de Vermiscellanées et de ce roman à venir ! 

 

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5 réflexions sur “Réécrire

  1. Oh ! Vous êtes vous aussi sur Scribay ! On peut vous y lire ? (Je suis, je l’avoue, plus que curieuse de lire vos textes après avoir particulièrement apprécié le voyage sur ce blog ^^)
    Côté réécriture, je me retrouve pas mal dans ce que vous en dites. Quoique peut-être un peu moins attachée au schéma quinaire et autres détails de ce genre même si bien entendu, construire les arcs narratifs et les « points de suspens » d’une histoire demeurent essentiels. C’est surtout l’affinement du style qui me préoccupe à la réécriture.
    Un autre point sur lequel on se rejoint fort : les jeux d’échos, d’acoustiques entre les différents moments du roman. Un tissage subtil dont les nœuds sont des guides discrets, et que le lecteur peut jouer à suivre (car oui, je partage également votre vision de l’écriture comme un jeu de société, où auteurs et lecteurs se rencontrent dans un texte à trous, et font sans cesse disent de nouvelles choses au texte. #UmbertoEco ❤ )

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  2. Intéressante réflexion, surtout pour moi en ce qui concerne la restructuration en fait.
    Pour ma part, la réécriture est littéralement ça: réécrire. Je prends par exemple un ou deux paragraphes que je reformule. Je n’essaie pas de corriger le style des phrases, j’en refais d’autres carrément. Revoir le style serait pour moi l’étape suivante, celle de la correction et l’édition. Après ce deuxième jet qui égalise la qualité du texte, je pense revoir la prochaine réécriture en suivant un personnage à la fois, en corrigeant cette fois les actions et pensées, l’arc narratif propre à chacun. Je ne sais pas si c’est efficace, n’ayant jamais fait encore ce genre de travail. J’imagine — peut-être naïvement — qu’au troisième jet, il y a moins d’incohérences. Je profite de mon deuxième jet pour incorporer les éléments manquants et autres détails qui manquent encore. Quand je serai satisfaite des détails de la narration, là, je couperai dans le gras.
    Ma difficulté actuellement est de me concentrer. Je trouve que la réécriture demande beaucoup plus d’attention. Les premiers jets sont devenu pour moi des plans à suivre. Je peux écrire dans le chaos total de mon garçon de 2 ans, mais je ne peux réécrire que seule à la maison, étant donné cette restructuration en cours. C’est moins à l’instint et plus en conscience.

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  3. Je n’en suis pas encore à l’étape de la correction, je suis aux tous premiers prémisses de mon roman. Mais l’étape de la correction c’est celle que je redoute le plus, pour tout ce que tu viens de dire : les doutes qui chevauchent et qui chassent l’euphorie d’être venu à bout d’une histoire, d’avoir accouché de personnages et d’émotion. Je ne préparer absolument rien quand j’écris, j’écris avec mon personnage principal en tête. Donc la correction sera d’autant plus difficile puisque je plonge la tête aveuglée.

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  4. Merci à vous pour vos commentaires !

    Laurent L’Etang : J’ai l’impression d’avancer à pas de fourmis, mais je m’accroche ! Merci pour ces encouragements précieux.

    J.C Auteure : J’ai en effet un profil Scribay, mais attention, il est en profonde réorganisation et la peinture est fraîche. Les nouvelles que j’ai publiées aux Deux Crânes, du fait d’être passées par un regard d’éditeur, sont plus abouties, mais il y a déjà de quoi faire avec ce qu’il y a en ligne : https://www.scribay.com/author/124/alphonsine
    Je réponds aux autres commentaires dans la foulée, mais j’en profite déjà pour vous remercier de tous vos retours passionnants.

    Marie d’Anjou : Je suis vraiment d’accord, la réécriture est beaucoup plus exigeante en terme de concentration ! Je note la technique de pure réécriture, au sens propre. Certains passages difficiles en sortiront grandis, j’en suis certaine. Merci d’avoir pris le temps d’exposer la méthode que tu suis, c’est très précis et je suis sûre que ce commentaire sera utile à plus d’un. 🙂

    Ambroisie : On dit qu’on souffre, mais outre la difficulté, c’est aussi une étape très valorisante. Quand tout d’un coup, on commence à voir les différentes parties s’emboîter et former un tout cohérent, c’est le bonheur. Si cela peut te rassurer, j’ai procédé comme toi au premier jet. Certains ont des textes lisibles ou presque à la fin de la rédaction, ce n’était pas du tout mon cas… mais on s’en sort peu à peu. Ne lâche rien et tous mes encouragements pour ce projet de roman !

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