S’autoriser à sortir des prescriptions littéraires : cinq livres « cocooning »

(Image de couverture :  Alisa Anton)

On a souvent tendance à sanctifier l’objet-livre, vecteur de culture contre un monde en ruine. Or cette acception symbolique, bien que pertinente, empêche d’envisager l’acte de lecture sous toutes ses formes. S’il peut être rassurant de faire du livre un rempart, on oublie souvent de bien définir les contours de l’ennemi. Je n’ai rien contre le livre-fenêtre sur le monde, le livre-mur contre l’ennui et toutes les briques esthétiques ou existentielles, mais je me méfie du livre comme barrage à la barbarie ou l’incurie de la pensée. Si la cruauté et la stupidité humaines pouvaient se corriger à coup de Descartes, Proust ou Pascal (sélection non contractuelle), cela se saurait. C’est juste que des cahiers imprimés et reliés ensemble ne portent pas, dans leur essence, le salut de l’humanité. Il manquerait à cela la donnée humaine, et la portée de l’acte de lecture.

Le danger de la sanctification du livre est qu’elle vient justement dresser des barrières et figer les pratiques. Longtemps, je me suis empêchée d’écrire, parce que la production littéraire était déjà pléthorique ; longtemps, je me suis empêchée de lire telle ou telle référence, parce que ce n’était pas assez sérieux ou que ce n’était pas la priorité : il y avait déjà tant de grande-littérature à rattraper ! Sans doute cette approche et le zèle avec lequel je l’ai appliquée découlent-ils directement de mon parcours.

Je suis entrée en classe préparatoire avec peu de classiques dans mes bagages. La possibilité de recommencer sa formation littéraire à zéro n’est qu’illusion dans les grandes préparisiennes, qui attendent des esprits déjà formés, auxquels il s’agirait d’ajouter la dernière touche, à grands renforts d’aliénation par le travail. Mon problème est que, jusqu’au lycée, je n’avais lu qu’au jugé, à l’inspiration, pour le plaisir. Je lisais les livres au programme, mais ça ne suffisait pas pour évoluer incognito parmi les enfants de. J’avais des lacunes partout.

Des années d’études de lettres plus tard, je pense avoir rattrapé le retard que je me suis tant fantasmé par rapport à mes camarades de l’époque. J’ai lu, en toute férocité, les programmes et leurs périphéries. Je ne me suis pas tant éloignée de la lecture-plaisir, j’avais juste parfaitement intégré les valeurs et rapports de hiérarchisation du parfait snobisme littéraire pour aimer ce que je faisais. Mais il y a une part de moi que j’ai sciemment enfouie, des naïvetés et des enthousiasmes que j’ai cachés parce qu’il fallait faire ses preuves, correspondre aux attentes.

Sans doute fallait-il passer par là pour faire de moi ce que je suis. Mais dans ses extrêmes, une telle méthode m’a menée vers une sorte d’assèchement littéraire. Elle m’a aussi empêchée, longtemps, de lire pour moi, pour me faire du bien, de lire comme on se réfugie. C’est pourquoi je participe avec ardeur au Givemefivebooks de cette semaine, dont le thème est : Cinq livres cocooning. Alors que le concours est passé et que je m’autorise à lire, écrire et jouer sans penser, en un mot à souffler, cela sonne presque comme une revanche.

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Photo par Georgia de Lotz sur Unsplash

Cinq livres-cocooning

 

soeurs carmineAriel Holz, Les Sœurs Carmine

Les trois premières lecture de cette liste sont récentes et se rattachent au Pumpkin Autumn Challenge, défi de lecture de saison organisé par la blogueuse et youtubeuse Guimause Terrier. Les différents thèmes à choisir, du Cri de la banshee (une histoire effrayante ou un thriller) à Tarots, cristaux et encens (étrangeté, mystère, ésotérisme), m’ont incitée à piocher dans l’actualité de l’imaginaire. Conseillée par l’excellente libraire du Nuage vert, j’ai fait plusieurs découvertes dont Les Sœurs Carmines. Cette trilogie, initialement destinée à la jeunesse, est une merveille d’humour noir et de cruauté, et je me souviens m’être exclamée de surprise pendant ma lecture, car je ne pensais pas que l’auteur aurait pu aller aussi loin. J’ai souri, éclaté de rire en tournant les pages, et le livre m’a cueillie dans sa fraîcheur de tombe glacée. Je commence en ce moment le deuxième tome, en espérant retrouver cet état d’esprit. Et c’est la catégorie Witches Brew (magie dans un univers SFFF) que j’ai validée via ce livre.

 

20180830_130407.jpgRaphaël Albert, Rue farfadet

Premier tome d’une quadrilogie, Rue farfadet est un roman fantasy historique, se déroulant dans le Paris des années 1880… du moins, ce que l’auteur en a fait. Le roman réussit le tour de force de flatter tant mes besoins d’évasion que mes crispations sur les reconstitutions historiques, et ne cesse de s’amuser des références et des transferts d’une univers littéraire à l’autre. C’est amusé, amusant, et vertigineux de créativité. Le premier tome posant les bases de l’univers, il s’agira de voir comment l’atmosphère se métamorphose (ou demeure) au fil des suivants. C’est encore une affaire à suivre, mais j’ai apprécié sa légèreté de ton qui ne cachait pas tout à fait une connaissance profonde de l’époque d’origine. J’ai validé la catégorie Clochette, grimoire et chandelle (petit peuple, fées, elfe) du Pumpkin Autumn Challenge avec cette lecture.

 

passe-miroir

Christelle Dabos, La Passe-miroir

Les deux tomes de La Passe-miroir m’ont replongée dans un état que je pensais avoir oublié. Je me suis revue tournant les pages de mes sagas adolescentes, attendant la sortie du livre suivant. Je suis redevenue, le temps d’une lecture, la boulimique de livres que j’étais. Et si, quand je goûte de nouveau les bonbons et biscuits de ma jeunesse, je leur trouve souvent un je-ne-sais-quoi de fade ou trop sucré, mes réminiscences d’adulte n’ont pas froncé les sourcils devant La Passe-miroir. Je me suis plongée dans un univers étrange, avec ses émerveillements et ses noirceurs, et je suis ressortie de ma lecture heureuse d’avoir joué les aventurières. Pour ce sentiment, pour le petit tremblement d’avoir retrouvé un bout de soi que l’on croyait perdu, je ne pouvais que l’intégrer dans cette liste. Et ce faisant, j’ai validé la sous-catégorie Cristaux, tarots et encens, déjà sus-citée.

maigret_Maigret et la jeune morteUn Maigret

On sort du défi lecture qui a pimenté mon automne avec les deux dernières catégories. Malgré l’édition en Pléiade, Simenon a plutôt mauvaise presse dans certains milieux littéraires que j’ai fréquentés. Aussi me suis-je longtemps tenue à distance de ce faiseur qui écrivait tant et si vite. Et puis, cet été, j’ai lu mon premier Maigret. J’ai été sensible tant au vieux Paris qu’aux personnages qui le rendaient vivant sous mes yeux. J’ai ramassé des détails bêtement concrets, qui ont peut-être contribué à la mauvaise image de cette littérature mais sont autant d’intrusions de la vraie vie dans la littérature. Je les savoure d’autant plus en sachant que Simenon travaille et décrit souvent sur place. Ces romans courts sont devenus mon rendez-vous secret quand je suis fatiguée et que je ne sais plus où donner de la tête, quand j’en ai assez des actualités, mais que les classiques tout d’un coup m’intimident. Je rentre chez moi, dans mon petit intérieur, je suis les enquêtes de ce personnage d’homme simple et bourru, et au fur et à mesure qu’il s’imprègne, j’ai l’impression de me retrouver un peu.

Tinan Ninon Lautrec 1 platN’importe quel texte de Jean de Tinan

Ici, ce n’est plus une histoire de livre qui m’occupe, c’est une histoire d’auteur. Cela illustre bien, de plus, l’ambiguïté de mon propos : Tinan est à la fois mon sujet de thèse et quelqu’un que j’ai besoin de relire fréquemment pour des raisons purement personnelles. Retrouver ses hésitations, déceler ses failles, entrevoir sa logique de pensée me recharge, littéralement. Cela ne peut prendre que quelques pages, peu importe : j’y puise comme à une source. J’ai l’impression d’une familiarité douceâtre, toute en atténuation, une frivolité poignante qui va replacer, naturellement, tous mes petits morceaux mélangés et me permettre de mieux être au monde. Je n’ai pas besoin de philosophie pour structurer mon existence, tant que j’ai un peu de musique étrange et de Jean de Tinan.

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Et vous, quels sont vos livres-feu de cheminée ?

Je profite de cet article pour vous annoncer que je serai au Salon fantastique samedi 3 novembre. J’interviendrai avec d’autres écrivains sur le sujet : Littératures 2.0 : écrire de l’imaginaire sur les réseaux sociaux (petite scène, 10h15) avant de dédicacer Le Désespoir de l’affichiste. N’hésitez pas à passer, ça fera une occasion de parler littérature en direct.

A vendredi prochain !

 

 

 

 

 

 

 

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4 réflexions sur “S’autoriser à sortir des prescriptions littéraires : cinq livres « cocooning »

  1. Ton article me fait beaucoup de bien. Sans être passée par une prépa littéraire j’entends tout de même depuis la fin du lycée une petite voix dans ma tête qui me dit de ne pas lire tel ou tel livre parce que je n’ai pas le temps, qu’il y a trop de grands classiques que je n’ai pas lu… Et c’est vrai que, tout en préférant en général le style des classiques, je me refuse des livres qui pourraient me faire du bien. Je donnerais beaucoup pour ressentir à nouveau ce bonheur d’enfant quand je lisais la trilogie de Pullman, Harry Potter, et tous ces livres qui me faisaient vibrer…
    La Passe-Miroir me fait de l’œil depuis un moment, et ton article me donne encore plus envie de le lire 🙂
    Très belle journée à toi !
    Shane

    Aimé par 2 personnes

  2. Merci pour ce billet ; les crispations sur les reconstitutions historiques de rue Farfadet (que j’ai pas lu) sont crispantes parce que trop réussies (pincement de jalousie) ou trop ratées (pincement façon pfuuu, j’aurai fait bien mieux) ??

    Aimé par 1 personne

  3. J’ai toujours autant de plaisir à lire ta chronique Alphonsine. Là je me suis bien retrouvé dans cette boulimie pour rattraper son retard, non pas pour la littérature mais en cinéma, lorsque après ma licence de lettres j’ai intégré la Fac de Censier. Trois à quatre films par jour, deux au minimum, des abonnements dans de nombreux cinémas plus les cinémathèques. Ce sont de périodes intenses. Ton récit m’en ramène le souvenir. C’est amusant, émouvant aussi. Concernant tes lectures je plussoie ton jugement sur les « Maigret » et je suis intrigué intéressé par Jean de Tinan. Merci et à bientôt Alphonsine. (Qui sait peut-être au Salon du Fantastique, auquel je devrais aller…?)

    Aimé par 1 personne

  4. La félinité : C’est ce pourquoi j’ai écrit ce billet en premier lieu, alors ce commentaire me ravit ! Au plaisir de connaître ton avis si tu te lances dans La Passe-miroir !

    Carnetsparesseux : Ah, je crois que ma phrase n’était pas très claire : en fait, quand je lis de l’historique, je me crispe assez vite devant certains anachronismes (d’autres plus précis, non), mais là, justement, je n’ai pas du tout été crispée à la lecture. Je n’aurais pas été capable de faire mieux (ni même aussi bien), mais la transposition était vraiment amusante. 🙂

    Nog : J’ai eu des moments de boulimie cinéphile aussi, mais à un niveau bieeennnn moindre, j’essaie d’imaginer ce que cela donne au rythme que tu avais pris. Et je serais très heureuse de te croiser au Salon fantastique ! 😀

    Aimé par 1 personne

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