Le métier d’écrivain, ou la fierté de l’inutile

Qui dit Mi-novembre, dit NaNoWriMo. Le National Novel Writing Month (Mois National — et maintenant international — d’écriture de roman). Le but de ce mouvement, fondé par Chris Baty, est de se donner un mois pour écrire 50 000 mots, soit environ 175 pages. La régularité est la clé de la réussite d’un tel projet et pour parvenir à son terme, les participants doivent rédiger environ 1666 mots par jour.

De fait, je vois défiler partout décomptes et chiffrages. Il y a ceux qui, remplis d’énergie, ont dépassé toutes les moyennes et tous les quotas, et qui filent comme autant d’étoiles vers leur projet rêvé. Il y a ceux qui avancent dans la douleur, déplorent un retard, sont tombés malades ou se perdent dans les impasses du récit. Il y a ceux qui oscillent entre les deux, font ce qu’ils peuvent, par curiosité ou pour l’amour du défi. Et il y a moi, qui suis d’autant plus silencieuse que d’habitude.

Il y a plusieurs intérêts au Nano, et l’un des principaux a été de remettre au premier plan une sociabilité de l’écriture : dans les grandes villes, les Nanoteurs se rassemblent pour écrire ensemble et s’encourager dans ce voyage au long cours. D’autre part, en mettant l’accent sur la quantité et non la qualité, le défi permet à beaucoup d’artistes de l’écrit de faire taire un temps la machine à douter. Enfin, paradoxalement, le Nano souligne, en creux, l’importance du travail de relecture et de correction, auquel un autre créneau (certes hypothétique) devra être alloué. En un mot, il y a un temps pour tout.

Pourtant, je ne participe jamais au Nano.

14581606452_1c5b2d5e79_o
Charles van den Eycken, Le petit écrivain (1913)

En vrai, j’ai déjà essayé. Jamais le Nano pur et dur, mais les petites sessions organisées en cours d’année, mais irrémédiablement, je me rate. J’écris même moins que d’habitude. Mesurer me paralyse.

Bien sûr, la régularité est centrale dans toute pratique artistique. Instaurer une routine d’écriture, trouver le temps, cesser de procrastiner. Ce n’est pas pour rien que j’essaie (!) d’en instaurer une dans cette espace, avec mon article hebdomadaire idéal. Mais elle porte en elle des contraintes que je n’arrive pas toujours à conjuguer avec les autres impératifs de ma vie. J’estime que cette dernière est déjà assez intransigeante et compliquée pour installer lourdeur et enjeu dans ce qui reste, par la magie de l’horloge et des contingences, une activité annexe.

Dans les fiches qu’on remplissait, en sixième, j’indiquais que je voulais devenir écrivain et élever des loups comme Hélène Grimaud. Je m’attendais à ce que l’on en appelle au réalisme pour la seconde partie de ce choix de carrière, mais pas pour la première. Peut-être que si je ne pouvais vivre que de ça, mon temps créatif serait différent. En l’état,  compter les mots et les heures est peu pertinent quand je multiplie les supports, et je pense que j’écris sans cesse malgré tout, même lorsque je n’ai ni crayon ni clavier à portée, simplement parce que j’observe le monde. L’une de mes phrases les plus fréquentes est : Cela ferait un beau sujet de roman/nouvelle/texte parce qu’ainsi, j’archive dans un coin de mémoire des fragments d’histoire, beaucoup plus sûrement que si je prenais des notes dans un carnet. Je reste accrochée à l’écriture, ou l’écriture reste accrochée à moi, comme un sous-texte permanent.

 De fait, la massification du Nano fait signe vers les questionnements actuels sur le métier d’écrivain. A la précarisation constante d’une activité considérée de plus en plus comme un loisir créatif, s’oppose une défense de la professionnalisation de ce milieu, qui s’est exprimée via le mot-dièse #payetonauteur, la défense et illustration du mot autrice (que je n’utilise pas mais que j’ai plaisir à lire) ou encore par la création récente de la Ligue des auteurs professionnels.

J’ai adhéré à la Ligue, je me revendique de plus en plus librement écrivain, je prends la parole en tant que tel. J’ai même joué cet étrange personnage qui, parmi tous mes avatars, est sans doute celui qui me ressemble le plus, au Salon fantastique et lors d’une masterclass. Mais il faudrait revenir plus longuement sur l’écrivain de métier et ses symboliques : l’artisan et l’artiste, en porte-à-faux, comme figures opposées d’une même pièce. Du dilettante à l’écrivain auto-entrepreneur, où situer sa pratique ?

Huysmans écrivait A Rebours sur des feuilles à entête du Ministère, et Mallarmé donnait des cours d’anglais quand il ne contribuait pas au symbolisme et à l’histoire de la poésie. Je promet de ne pas utiliser les feuilles et crayons de mon futur employeur pour écrire mes livres, et je peux sans danger déclarer que je ne joue pas dans la même cour que ces deux-là.

Mais je flâne, malgré tout, je me raccroche à l’inutile, peut-être même à l’inefficace. Je suis fière d’avoir transformé mes contingences extérieures, mes impossibilités organisationnelles en ferment de travail et miettes de liberté. Je crains comme de trop lointains prédécesseurs la stakhanovisation de l’artiste à l’ère numérique.

Et je me promène dans les champs des possibles, herbe folle, en faisant signe à qui me voit.

Selon vous, qu’est-ce qu’être écrivain ?

 

Publicités

3 réflexions sur “Le métier d’écrivain, ou la fierté de l’inutile

  1. Parmi les écrivains que l’Etat aida, ajoutons Maupassant au ministère de la Marine, Vian au Bureau des Normes et Saint-John Perse aux Affaires étrangères (nombreux furent les consuls lettrés…
    c’était avant le désengagement de l’Etat et le triomphe du privé libéral…
    🙂

    Aimé par 1 personne

  2. Très joli article qui nous présente une facette de l’auteure (autrice?) que nous connaissons moins. Merci Alphonsine ☺!

    J'aime

  3. Carnets paresseux : Aujourd’hui, je pense encore à Pierre Jourde, aussi universitaire, à Annie Ernaux et tous les écrivains professeurs… Penses-tu que l’espèce de l’écrivain-fonctionnaire se raréfie ? Le prestige symbolique a peut-être glissé vers autre chose, c’est vrai… mais je vois peu de banquiers et de traders sortir des romans ?

    Nog Lhuisne : Oser un peu se révéler… et avoir heureusement des commentaires rassurants comme le tien ! Merci de ta fidélité, et heureuse que l’article t’ait plu. 🙂

    Une auteur/autrice/écrivain/comme vous voulez. (J’hésite d’ailleurs à faire un article plus détaillé sur cette question… une autre fois, peut-être ?)

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.