Quand le livre fait son cinéma : Walt Disney versus Buster Scruggs

On a coutume de dire qu’il n’y a pas plus différent que littérature et cinéma. C’est à la fois tout le sel et tout le problème des adaptations cinématographiques. Comme tout le monde, j’ai récemment revu l’intégralité des films Harry Potter sur Netflix. Le souvenir des livres lus s’étant un peu estompé avec le temps, je me suis trouvée soudain plus libre dans mon analyse. J’ai moins déploré certaines infidélités au fond purement cosmétiques, mais les éléments d’information qui apparaissaient trop tard, les manques ou les trop-pleins d’exposition m’ont d’autant plus sauté aux yeux. J’ai même redécouvert l’approche d’Alfonso Cuarón (sans doute grâce à M. Bobine), qui dans le troisième film, transpose les affres de l’adolescence dans un langage moins littéral et plus métaphorique. En un mot, le livre et le film répondraient à deux logiques opposées et difficilement conciliables.

Pourtant, de nombreux films mettent en scène leur origine textuelle, qu’elle soit réelle ou fantasmée : combien de long-métrages inspirés de l’Histoire ou de la mythologie ont pour première image un livre ouvert, dont les pages (souvent enluminées) révèlent le début de l’histoire ? C’est la tradition de beaucoup de classiques Disney de la première heure, et je vais m’attarder sur deux d’entre eux réalisés par Wolfgang Reitherman à dix ans d’intervalle. 

Merlin l’enchanteur, sorti en 1963, nous présente un livre à fermoirs, reliure de plats de bois embossés et peints. Une clé dorée posée à droite nous rappelle que son contenu n’est accessible que pour qui la détient : le spectateur se voit offrir une histoire tant légendaire que méconnue. De fait, la représentation, à mi-chemin entre les aplats de couleur de l’enluminure médiévale et les mots grossis, rehaussés, des livres d’apprentissage de la lecture, nous rappelle que le film est adapté non pas directement de la légende arthurienne mais d’un roman jeunesse de Terence Hanbury White : L’épée dans la pierre (ou dans l’enclume, en l’occurrence). Nous plongeons dans la dernière illustration, qui prend vie grâce à l’animation : Merlin l’enchanteur, nous dit cette introduction, c’est le livre fait image. 

wir.skyrock.net 

Dix ans plus tard, Robin des bois reprend le procédé pour le détourner. Le pastiche de reliure médiévale a laissé place à un cartonnage vert et rouge, reliure industrielle en vogue du XIXème au début XXème siècle, justement très utilisée dans l’édition pour la jeunesse. Les premières lignes du récit se dévoilent dans une typographie gothique rendue lisible. Mais au lieu de montrer les pages qui se tournent, c’est une transition en volet qui permet d’avancer dans le récit. Un barde-coq anthropomorphisé s’anime au-dessus du corps de texte. Le film s’éloigne alors du symbole livresque pour adopter une présentation des personnages façon générique télévisé, avant de les entraîner dans une course-poursuite cartoonesque. Seul le fond blanc rappelle les nervures de la feuille de papier dont ils sont originaires. Puis le barde s’installe confortablement dans une lettrine non enluminée : celle du Once upon a time de tous les contes. Le dessin animé, au ton humoristique et son choix de faire des personnages des animaux, prend ses distances avec le mythe : est-il alors si étonnant qu’il convoque plus volontiers des codes télévisuels et cinématographiques dans ses premières images ?

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Ce qui m’a frappée au contraire, lorsque j’ai vu La Ballade de Buster Scruggs des frères Coen, c’est son attachement revendiqué au support livresque. Au début de ce film, la caméra se concentre sur un cartonnage un peu corné, visiblement déjà utilisé. Une mains burinée surgit sur l’écran et révèle lentement gardes illustrées, dédicace, achevé d’imprimer, titre, table des matières et des illustrations. Une glassine protège l’illustration en couleur de la première nouvelle, dont la phrase liminaire est lue à voix haute. Le livre-film comporte six récits, et chacun sera précédé par une illustration et un incipit. Chacun se terminera par une phrase de chute, déclamée par la voix OFF.

Le rituel de lecture apparaît comme nécessaire à l’évocation de ces différents univers et constitue une pause bienvenue pour opérer la transition entre les différents tons. Tous les registres du western sont ainsi convoqués, du burlesque au tragique, de la chronique sociale au symbolisme. La Ballade de Buster Scruggs est ainsi moins un film à sketches qu’un recueil de nouvelles cinématographique, parce qu’on y retrouve effets d’échos, unité de thème et contrastes de tons, autant d’invitations pour le spectateur à tracer des parallèles et des oppositions entre les segments.

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Ce retour systématique au livre permet en plus une distanciation par rapport aux personnages, toujours réduits à de simples êtres de papier. Le procédé est pratique pour des réalisateurs si friands de décalage et d’ironie. Mais le choix de revenir systématiquement au livre est porteur d’une plus grande symbolique encore.

Le film s’attarde d’autant plus volontiers sur son support littéraire que celui-ci est absolument fictif. Ce n’était pas le cas de nos exemples précédents : livre pour enfant ou chanson de geste, livre pour enfant inspiré de la chanson de geste, les sources des longs-métrages, pour être distanciées, n’en étaient pas moins réelles. Dans Buster Scruggs, la précision de la reconstitution et le jeu avec les codes de représentation a permis de créer une illusion crédible. (Preuve en est que la première chose que nous avons faite, à la fin du visionnage, a été de vérifier sur le Net quel était cette oeuvre littéraire tant revendiquée par les réalisateurs.)

En mimant un rapport trop étroit à ce livre inventé de toutes pièces, les frères Coen rendent visibles les effets d’écriture et le travail de construction entre les différents épisodes de Buster Scruggs. Plus encore : en créant l’illusion avec autant de précision, ils ont fait, paradoxalement, oeuvre de cinéma. 

Retrouver toutes les captures d’écran du livre dans La Ballade de Buster Scruggs

 

Je ne pouvais pas écouter de la musique en écrivant cette chronique, mais si j’avais pu, je l’aurais assurément accompagnée de 16th horsepower de Phyllis Ruth. 

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