#Jelalis, Renée Dunan et Le Stylet en langue de carpe

Image de couverture : Clémentine-Hélène Dufau, La Fronde

Le printemps a chassé les endormissements d’hiver, et il est temps que le blog déshiberne pour de bon ! En ce mois d’avril, je suis accaparée par mes recherches pour mon mémoire (Le jeu de rôle en bibliothèque, tout un programme !), mais je me suis aussi lancée, sur un absolu coup de tête, dans le défi #Jelalis. Avant de vous parler du Stylet en langue de carpe, lu dans ce contexte, petite explication :

Le défi #Jelalis propose de choisir une femme de lettres francophone et de la marrainer pendant un an. Le mot d’ordre est de la rendre visible, en la lisant, en la citant, en l’incarnant, en la dessinant, etc… Pour l’heure, 123 autrices ont été attribuées… et il en reste 1628 à découvrir, si vous êtes tentés :

Découvrir le défi

Si l’on ne sait pas qui marrainer, pas de problème : un petit moteur de recherche nous permet de chercher par prénom, ville d’origine ou date de naissance… Étant joueuse, j’ai plutôt fait défiler les nom au hasard, d’autant plus que je souhaitais choisir une autrice dont j’ignorais tout.

Et c’est là que j’ai rencontré Renée Dunan.

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Une petite photographie en noir et blanc, pixelisée, sans fioritures. Une multiplicité de pseudonymes, parfois masculins, souvent fantaisistes. Une date de mort incertaine. Une possible usurpation de son identité après sa mort… Les premiers éléments qui sont parvenus à ma connaissance m’ont évoqué un personnage de roman ou de jeu de rôle. En cherchant davantage, je me rends compte que Renée Dunan n’est pas une complète inconnue. Son nom figure dans plusieurs dictionnaires anarchistes en ligne, elle a sa page Wikipédia, et un blog très fourni lui est consacré (liens en fin d’article). Quelques uns de ses livres sont même disponibles sur Gallica. C’est le niveau facile de la redécouverte. Alors comme on dit, il n’y a plus qu’à.

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En lisant Le Stylet en langue de carpe, j’ai compris que je n’allais jamais marrainer Renée Dunan, mais que c’était elle qui allait me prendre sous son aile et m’apprendre plein de choses. Dans un style soigné, au vocabulaire riche, Renée Dunan a créé un des meilleurs specimen que je connaisse du narrateur non fiable, procédé qui m’est cher.

Jacques a dit : ne crois jamais ce que raconte Paul

Dans le roman, nous suivons Paul, journaliste international et ancien espion. Un soir, il tombe sur une adolescente éplorée, poursuivie par une femme dangereuse (elle est du moins armée d’un fouet et d’un pistolet, ce qui incite à la méfiance). Il lui porte secours, plein d’arrières pensées. L’autrice joue avec nos attentes de lecteurs, elle connaît les motifs récurrents des romans scandaleux, sentimentaux ou d’aventure qui ont nourri notre imaginaire, et elle les titille. Le tout pour mieux les contrarier.

On comprend assez vite que Paul ne perçoit qu’une partie de ce qui se passe, trop occupé qu’il est à fantasmer sur les personnages féminins qui croisent sa route. Aussi devine-t-on en arrière plan un vaste complot politique, d’autres passions, des tentatives d’assassinat, mais qu’importe à Paul, intéressé par ses seules aventures — amoureuses.

Après ses premiers échecs face à des femmes plus redoutables que lui, Paul en vient tout de même à interroger sa place. A ses propres yeux comme aux nôtres, il apparaît comme un type un peu raté, qui a « la dangereuse manie des enquêtes » (Charles Ecila, La Pensée française, 24 mai 1926). Ligoté par une femme, il s’exclame, contrarié : « Ah ça ! Suis-je un homme ou un saucisson ? » En tant que garde-malade, il se gausse de savoir cuisiner et faire fonctionner l’électro-ménager, afin de pouvoir congédier sans peur sa femme de ménage. En un mot, un vrai héros domestique :

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Mais l’effet de décalage entre Paul et le reste du monde n’est pas utilisé à des seuls effets comiques. Le narrateur a peine à se positionner face à une femme dont il n’est clairement pas le seul horizon, face à une femme qui a un passé et, peut-être, un avenir sans lui. Pour une autrice pourtant restée dans les mémoires pour sa prose osée et ses romans érotiques, l’aventure sexuelle n’est qu’un moyen pour faire ressentir le rapport de force entre les deux personnages. Et par-delà l’aventure, les complots, le sexe, se dessine une histoire tragique d’incompréhension profonde entre des êtres qui ne parlent pas la même langue.

N’est-il pas possible, pourtant, d’imaginer de nouvelles façons de vivre avec l’autre ? La préface du Stylet en langue de carpe promettait de s’attaquer au sujet :

Aux yeux de qui a le moindrement vécu, senti et observé les êtres, l’Amour, mettant en jeu d’innombrables ressorts physiques et psychiques, doit pouvoir prendre des formes infiniment complexes et contradictoires. Cette vérité, au vrai simplette, paraît pourtant avoir échappé à Messieurs de la Littérature. Ils ont, en effet, décidé des puis des siècles, que l’amour et le triangle équilatéral ne comportaient qu’un seul type.

Abrogeons cette loi absurde. Dans le domaine des passions comme en mathématiques, il existe une géométrie Riemanienne et une Lobatchewskienne, qui complètent toutes deux les vieux principes Euclidiens.

Mais le roman fait peut-être autre chose, de plus habile : il met en scène les conditions de son propre échec. Dans Le Stylet en langue de carpe, Renée Dunan tente d’écrire l’amour dans de nouvelles nuances, mais elle désigne d’abord ses deux principaux adversaires : un lectorat imaginaire, qui fait pression pour que les deux protagonistes finissent ensemble, et le narrateur lui-même qui, malgré ses déclarations de bonne foi, ne parvient pas à envisager les personnages féminins qui lui font face comme des individus à part entière.

Les choix de Paul pour gérer la dernière crise du roman sont très représentatifs : face à une menace grandissante, il prépare un départ à deux à la campagne dans le plus grand secret. Il a beau repérer de plus en plus d’embûches, rien qu’à la sortie de l’appartement, il n’en informe jamais sa compagne, alors qu’elle a montré à plusieurs reprises qu’elle savait se tirer de ce genre d’affaires. J’ai longtemps cru que la chute du roman serait la mort de l’amante, à cause d’un simple problème de communication. Sans vous révéler le fin mot de l’histoire, c’est encore pire que ça

Renée Dunan livre un roman qui s’amuse des codes du roman d’aventure et d’espionnage, mais qui est surtout étonnamment contemporain pour un lecteur du XXIème siècle. Dans une époque post #MeToo et #Balancetonporc, les questionnements sur les rôles dévolus aux deux personnes dans un couple, la réflexion sur nos préjugés et sur comment ils nous empêchent de percevoir rendent ce roman presque glaçant : les attentes de lecture ont-elles si peu changé depuis 1926 pour que tous les revirements du roman aient autant marché sur moi que sur un lecteur d’époque… ? Où en sommes-nous de ces problématiques, déjà décortiquées par une femme il y a 92 ans… ?

Je ne savais pas si entrer dans le défi #Jelalis était une bonne idée du fait de mon emploi du temps chargé, mais je suis sûre que je relirai Renée Dunan d’ici la fin de l’année. Ses œuvres qui m’intéressent le plus ne sont pas numérisées (notamment La Dernière jouissance et Le Prix Lacombyne…) mais je ne désespère pas de les trouver chez mes libraires d’occasion préférés.

En attendant, quelques uns de ses livres, dont Le Stylet en langue de carpe, sont disponibles sur Gallica, si jamais j’ai réussi à éveiller votre curiosité.

Et vous, quelle femme de lettres, du passé ou d’aujourd’hui, voudriez-vous faire découvrir ?

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Amélie Beaury-Saurel, Nos éclaireuses (1914)

Pour en savoir plus sur Renée Dunan, :

Page Data BnF

Renée Dunan sur Wikipédia

Le blog très complet de Fabrice Mundzik

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3 réflexions sur “#Jelalis, Renée Dunan et Le Stylet en langue de carpe

  1. Bonjour, très bon choix de lecture ! 😉 Si vous avez du mal à trouver ses ouvrages : 9 romans vont être réédités sous peu chez Les Moutons électriques (3 volumes de 3 romans), une nouvelle a été rééditée en janvier dans la revue Le Novelliste, un autre roman sera bientôt réédité (avant l’été, je pense). Renée Dunan était et reste passionnante, autant son œuvre que son « personnage » assez mystérieux.

    Aimé par 1 personne

  2. Je suis honorée de votre passage sur ce blog, vous qui avez fait un travail si complet sur Renée Dunan ! Merci pour ces informations, je suis ravie des rééditions à venir, que je me procurerai sans nul doute.
    (Et pour patienter, j’ai trouvé Le Prix Lacombyne 😀 )

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