Vend pire feuillage : les fleurs du mal en littérature

Image : Andrew Scherle, Unsplash

Diable, où étais-je passée ? Les obligations de la formation, le mémoire en préparation grignotent pan à pan le temps que je consacrais au blog. Mais j’ai des idées d’articles plein la tête, alors je m’accroche et, à la place de l’antique #Chroniqueduvendredi avec laquelle j’avais commencé ce nouveau blog, je vous invite à suivre mes #Chroniquesirrégulières.

Canicule oblige, j’ai envie de parler végétation : qui, par ce temps, n’a pas rêvé de se réfugier dans l’humidité ombrageuse d’un sous-bois ? C’est aussi la faute d’une de mes dernières lectures, cueillie aux ImaginalesVert-de-lierre de Louise Le Bars fait partie de ces achats de festival, de ces moments d’aventure et de plongée dans l’inconnu, qui font les meilleures découvertes.

Dans ce roman, on suit Olivier Moreau, écrivain à succès, qui essaie de sortir du syndrome de la page blanche après un énième thriller à succès. Il retourne au village de sa grand-mère, récemment décédée, et y laisse se dérouler le fil de ses souvenirs d’enfance, avant de s’intéresser aux légendes locales dans l’espoir de retrouver l’inspiration. Or, la légende en question sort des habituels tropes fantomatiques et vampiriques : la créature du Vert-de-lierre est un incube-vampire végétal, absorbant la force vitale de ses victimes. Au vu de l’inspiration clairement gothique de ce roman, j’ai voulu convoquer pour cette chronique quelques souvenirs de lecture plus anciens autour du végétal mortifère mais, promis, on retournera au roman de Louise Le Bars à la fin du voyage.

Alors gardez les mains loin des plantes carnivores, et en route !

Loin des hommes, le danger

forêt de conifères dans la brume

En littérature, la forêt est l’anti-civilisation par excellence, le lieu du retour au sauvage. La traverser — pire, s’y perdre — représente toujours un danger. On peut se souvenir des contes de notre enfance, où le Petit Poucet et autres Hansel et Gretel disparaissent du monde humain pour se confronter au fantastique et au monstrueux. Le risque de dévoration n’est alors jamais bien loin. Chez les premiers gothiques, la forêt est un repaire de loups et de brigands : par exemple, le terrible château dans lequel est séquestrée l’héroïne des Mystères d’Udolphe d’Ann Radcliffe (1794) est entouré de ces forêts denses, supports de cauchemar :

Calèche dans la forêt, frontispice des Mystères d'Udolphe

Emilie regarda le château avec une sorte d’effroi, quand elle sut que c’étoit celui de Montoni. Quoiqu’éclairé maintenant par le soleil couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques murailles de pierre grise, en faisoient un objet imposant et sinistre. La lumière s’affoiblit insensiblement sur les murs, et ne répandit qu’une teinte de pourpre qui, s’effaçant à son tour, laissa les montagnes, le château et tous les objets environnans dans la plus profonde obscurité.

Isolé, vaste et massif, il sembloit dominer la contrée. Plus la nuit devenoit obscure, plus ses tours élevées paroissoient imposantes. Emilie ne cessa de le regarder que, lorsque l’épaisseur du bois, sous lequel les voitures commençoient à monter, lui en eut absolument dérobé la vue. L’étendue et l’obscurité de ces énormes forêts présentèrent d’épouvantables images à l’esprit d’Emilie, qui ne les trouvoit propres qu’à servir de retraite à quelques bandits.

Texte entier sur Wikisource (trad. Victorine de Chastenay)

Mélange organique, entre fleur et chair

Mais la plante ne relève pas toujours d’un domaine étranger et hostile à l’homme. Dans la littérature décadente, la plante domestiquée se prend de mimétisme étrange, et se met à reproduire les chairs rosâtres ou violacées des malades. Dans A Rebours (1884), roman fondateur de l’esthétique décadente, Huysmans décrit les tentatives vaines de Des Esseintes pour fuir la réalité dans le musée idéal qu’il se construit, pièce à pièce. Le chapitre 8 est consacré à sa passion pour les fleurs de serre, vraies plantes qu’on prendrait pour fausses, créations abominables de l’homme et de la nature :

Les jardiniers apportèrent encore de nouvelles variétés ; elles affectaient, cette fois, une apparence de peau factice sillonnée de fausses veines ; et, la plupart, comme rongées par des syphilis et des lèpres, tendaient des chairs livides, marbrées de roséoles, damassées de dartres ; d’autres avaient le ton rose vif des cicatrices qui se ferment ou la teinte brune des croûtes qui se forment ; d’autres étaient bouillonnées par des cautères, soulevées par des brûlures ; d’autres encore, montraient des épidermes poilus, creusés par des ulcères et repoussés par des chancres ; quelques-unes, enfin, paraissaient couvertes de pansements, plaquées d’axonge noire mercurielle, d’onguents verts de belladone, piquées de grains de poussière, par les micas jaunes de la poudre d’iodoforme.

Réunies entre elles, ces fleurs éclatèrent devant des Esseintes, plus monstrueuses que lorsqu’il les avait surprises, confondues avec d’autres, ainsi que dans un hôpital, parmi les salles vitrées des serres.

Texte entier sur Wikisource

3 livres : L

Mais c’est dans Narkiss, le conte de Jean Lorrain (1898) que s’épanouit l’image de la fleur vampire. Réécriture décadente du mythe grec, l’oeuvre transpose l’histoire en Egypte antique, où la légende est, selon l’auteur « plus tragique et plus belle ». Élevé en dehors du monde jusqu’à ses vingt ans, Narkiss s’épanouit à l’ombre des idoles. Il s’égare un jour aux abord du troisième temple donnant sur le bras mort du Nil, où sont déposés tous les vestiges en décomposition des sacrifices religieux. C’est le terrain fertile sur lequel ont poussé des fleurs fantastiques, dont l’odeur est si forte qu’elle supplante celle de la pourriture amoncelée depuis des siècles :

Dans un jaillissement éperdu de tiges, de feuilles et d’ombelles, c’étaient le rut, la fièvre de sève, le grouillement de vie, la fermentation de germe et la menace épanouie d’une végétation exaspérée, surchauffée, triomphante, gigantesque et hostile… des fleurs plus grosses que des régimes de dattes, des plantes plus hautes que des palmiers ; des végétaux translucides, comme gonflés d’une sève lumineuse, des transparences d’aigue-marine et de jade et des enroulements de serpents aboutissant à des fusées de corolles et de pétales, à des retombés d’étoiles ; des champs entiers de papyrus éclaboussés de morceaux d’astres, des calices inconnus de forme et de couleur, d’une rigidité de métal, d’autres ronds et blancs, boutons de merveilleux lotus pareils à des œufs d’autruche et nimbés de feuilles énormes ; et tout cela se tordait, se cambrait, s’échevelait, s’enlaçait, s’étouffait, se joignait pour se fuir, se fuyait pour se joindre, figé dans la netteté d’une découpure de bronze sur la pâle étendue de mornes marécages, apparus sous la lune comme un miroir d’argent.

Des fleurs du mal, dans le sens le plus littéral. Dans A Rebours comme dans Narkiss, il y a transgression des règles habituelles du monde vivant, et la fleur devient dangereuse parce qu’elle se rapproche trop de l’humain. Sans vous révéler la fin du conte de Lorrain, je vous dirai simplement que cela finit mal (ce n’est pas un spoiler en littérature fin-de-siècle), et que cette indistinction homme-plante y est poussée à son comble. Le conte fait partie du recueil Princesses d’ivoire et d’ivresse, et est dédié au joailler René Lalique.

Au terme de ce voyage rapide au pays des fleurs maléfiques, il ne manquait qu’une personnalisation complète du monstre végétal pour compléter le tableau. Cela tombe bien, ça me permet de respecter ma promesse au début de cette chronique.

Bouteille ancienne sur une table envahie par le lière

Femme ou fleur : tout est une question de point de vue

Si j’ai joué au catalogue des « trucs végétaux qui font peur », je n’ai pas choisi mes références tout à fait au hasard. Je ne sais quelles ont été les inspirations de l’autrice et je joue à l’aveugle, mais Vert-de-lierre s’est inscrit dans mon réseau de références personnelles. Il s’est relié à la littérature gothique, avec son château breton et ses apparitions surnaturelles ainsi qu’au post-romantisme, avec son monstre végétal et ses réflexions sur le genre. Je crois que la greffe a pris. Le style d’écriture partage d’ailleurs tant les qualités que les défauts de ces deux racines : la plume de Louise Le Bars dévoile une langue touffue, à ramures, où les adjectifs ont presque trop de floraisons. Mais cela aussi, cela fait partie de l’histoire : ne suit-on pas un écrivain, incapable de faire le tri dans les sensations et les visions qui lui viennent, et qui se trouve, peu à peu, dépossédé de son projet littéraire ?

Vert-de-lierre repose en effet sur un retournement intéressant : l’histoire fantastique rêvée par un écrivain a, en réalité, déjà été créée par une femme (il y a d’autres revirements narratifs mais je ne vous les dévoilerai pas !). Celle-ci échappe longtemps au lecteur car le narrateur est trop attiré par elle pour parvenir à la cerner tout à fait. Tandis qu’elle lui explique sa façon de penser, il la décrit dans ses cahiers comme une femme sans visage, gagnée par la nature du jardin où ont lieu leurs entrevues :

Troisième rêve. Une femme dont je ne vois pas le visage nage dans une rivière, d’une allure sereine et détendue. En remontant sur la berge, elle commence à essorer ses cheveux, en fredonnant. Plus elle tourne sa chevelure, plus l’eau qui en coule se change en pluie de feuilles. Elle n’est plus qu’un saule pleureur, penchée sur l’onde. Mon regard se laisse emmener par la vue de ces feuilles glissant de sa silhouette. Le chant continue de caresser les rides de la rivière, ce même chant mélancolique qui talonne ma psyché. 

Mais dans sa bouche à elle, la métaphore perd de sa passivité :

Peut-être, du plus profond de mon être, avais-je toujours eu pour finalité de ne pas me trouver là où l’on m’attendait en femme civilisée. Aujourd’hui, après avoir emprunté ce chemin, je sais qu’il est le plus épineux de tous. J’ai essuyé tant de mépris et de crainte dans tous ces regards posés sur moi. Je m’en suis lavée avec entêtement ; je suis un lierre qui s’ancre solidement dans la pierre et la terre pour qu’on ne l’en arrache pas. Je devais accepter ma nature et je l’ai fait. Impossible de lutter contre soi. […] Si j’avais dû rédiger un testament, voilà ce que j’y aurais écrit : Vous pouvez dresser tous les murs que vous voulez, je les transpercerai patiemment.

En définitive, tout est question de perception. Sans vous révéler l’issue du roman, le jeu de la personnification pose l’impossible équation du masculin et du féminin en écriture. Cela m’a interrogée en tant qu’autrice — a fortiori en tant qu’autrice dont on a parfois loué la plume masculine. En commençant Vert-de-lierre arrimée à un narrateur peu fiable de sexe masculin, qui entoure de désirs et de préjugés le monde qui l’entoure, Louise Le Bars défend l’irruption d’un féminin nouveau dans la littérature, en dehors des archétypes de sainte et de traînée, sortie de ce rôle d’obscur objet du désir où elle est cantonnée depuis longtemps.

Et bien que l’on décèle çà et là quelques maladresses d’un premier roman, non seulement l’histoire nous tient au corps jusqu’au bout, mais ce tour de force vaut qu’on s’y arrête. Je suis donc très heureuse de m’être arrêtée au stand des éditions Noir d’absinthe lors des Imaginales, et je guetterai les prochaines publications de cette autrice avec intérêt et curiosité.

Merci de m’avoir lue et à bientôt pour une autre chronique irrégulière !

Et vous, avez-vous d’autres exemples d’enfer végétal et de fleurs maléfiques en littérature ? 

 

 

Ah tiens, et pour éviter d’avoir écrit trois fois « Fleurs du mal » sans citer Baudelaire, je vous laisse sur ce poème, qui accompagnerait sans mal ces souvenirs de lecture :

Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

Pour aller plus loinGeneviève Sicotte, « Le jardin dans la littérature fin-de-siècle, ou quand un motif narratif devient un objet esthétique »

 

2 commentaires sur “Vend pire feuillage : les fleurs du mal en littérature

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