De la vapeur dans les tuyaux : retour sur mes lectures steampunk

Longtemps, je me suis méfiée des émanations du steampunk. Je voyais fleurir les couvertures cuivrées sur les étals des libraires et je restais à distance. Je craignais un vernis brillant placé sur une mauvaise adaptation du siècle.

Il a suffi de lire un livre ou deux pour comprendre que c’était plus compliqué que ça. En remarquant que mon intérêt grandissait notamment pour le steampunk à la française, je me suis demandé ce qui m’attirait dans ce courant, et ai commencé à nourrir l’idée d’un article rétrospectif sur mes lectures. Il ne me manquait qu’un ancrage théorique. C’est là que Le guide du steampunk des éditions Actu SF s’est matérialisé dans ma boîte aux lettres. On ne pouvait rêver meilleur moment !

La formule acquise pour définir cette esthétique nous vient de Douglas Fetherling : « Le steampunk s’efforce d’imaginer jusqu’à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt. » Selon le guide, il se définit par trois caractéristiques :

1. C’est une uchronie.

Soit un récit qui imagine un point de divergence avec notre histoire, et invente un univers produit de ces modifications. Dans le steampunk, cette modification est souvent d’ordre technique, tandis que ses conséquences éclaboussent individus et société.

 

Dans Rouille de Floriane Soulas (2018), les avancées technologiques ont permis aux grandes puissances d’accéder aux ressources lunaires et d’y miner des matériaux précieux, utilisés ensuite dans l’industrie et la médecine. Si je n’ai pas tout à fait été convaincue par les personnages de ce roman et par la représentation de la Belle Époque, ce livre a néanmoins un vrai atout : son travail fouillé sur ces substances et technologies, originales et exploitées jusqu’au cœur de l’intrigue.

 

2. Le texte a une dimension référentielle ou méta-textuelle.

Le steampunk s’est construit sur un riche système de références, et nombreux sont les ouvrages à citer personnages réels ou fictifs du XIXème, réarrangés selon le bon vouloir de l’artiste. C’est un jeu de connivence entre le lecteur et l’auteur. Supposant une culture commune où tirer les allusions, le genre se caractérise par un recours régulier aux silhouettes du passé telles qu’on été réécrites par la pop-culture.

A ce titre, Le Songe d’une nuit d’octobre de Roger Zelazny (1993, réédité par Actu SF en 2019) est un exemple tout trouvé. C’est un conglomérat de références tricotées ensemble avec humour. Partons du mythe de Cthulhu, avec une histoire de portail s’ouvrant pour ouvrir la voie aux Grands Anciens, et imaginons tous les personnages phares du XIXème tel qu’il a été réimaginé dans les vieux films d’horreur et les romans populaires : Frankenstein, Dracula, Sherlock Holmes, Jack l’éventreur ou encore Raspoutine sont en compétition les uns avec les autres. Le Songe d’une nuit d’octobre est en effet un murder party à taille humaine, sauf que son enjeu est la survie de l’univers. Empruntant aux mécaniques du jeu de rôle, le livre sort de l’écueil du procédé (le danger de se mesurer à des monuments de la littérature) en nous déroulant toute l’histoire du point de vue des animaux de compagnie — pardon, familiers — de chaque personnage. Cela sert l’hommage amusé, tout en permettant une certaine mise à distance vis à vis de la matière source. 

 

3. Le steampunk est un rétrofuturisme, construit à partir des œuvres d’H.G Wells et de Jules Verne

La partie du guide sur la genèse de cette esthétique s’attarde justement sur l’influence de ces deux auteurs sur le steampunk. Le genre, si c’en est un, actualise leur imaginaire futuriste, devenu obsolète à nos yeux . L’intérêt est de confronter notre regard contemporain avec l’utopie technologique à l’ancienne, afin d’en interroger les implications humaines, sociales et politiques.

A ces deux figures tutélaires, j’ai cependant envie d’agglomérer d’autres noms, plus méconnus : celui d’Alfred Robida, en couverture de cet article, mais aussi ceux de tous les tenants du merveilleux scientifique à la française. En effet, de 1900 à 1930 s’est créée une littérature d’un type nouveau, construisant ses intrigues sur les dernières découvertes scientifiques : rayons X, radium, hommes augmentés. Pour ceux qui sont de passage à Paris, une exposition gratuite à la Bibliothèque nationale de France leur est consacrée, jusqu’au 25 août (Voir aussi l’article d’Une Manette à la main). En ce sens, pour la bonne vitalité du steampunk, il me semble important de le détacher un peu des de ses deux piliers tutélaires, et de ne pas hésiter à explorer tant l’histoire du genre que celle des autres visages de la science-fiction. Du fait de nos panthéonisations littéraires, on a parfois tendance à oublier que la France s’est emparée de la science-fiction très tôt, et que dans ces étrangetés oubliées, il y en a sous doute pas mal qui contamineraient pour le mieux notre interprétation du steampunk.

4. Il y a une grande variabilité dans l’application des critères précédents.

Cette dernière catégorie vient nuancer les trois précédentes. Il y a autant d’univers steampunk que d’auteurs. On pourrait penser, vu les prérogatives de cette esthétique, que c’était parti pour devenir un grand univers étendu à quelques variations près, où chacun déposerait son histoire. Mais si l’on commence à toucher les manettes et régler chaque point précédemment évoqué, on se rend compte qu’avec un tel postulat de départ, on peut partir dans des directions très différentes ! Deux exemples :

L’Homme électrique de Victor Fleury s’ouvre sur une découverte majeure de Franz Anton Mesmer (père du mesmérisme, ou magnétisme animal) en 1778, et l’enquête des personnages nous conduit même jusqu’à des découvertes archéologiques majeures : en bref, la bifurcation avec l’histoire se fait à plusieurs points et ceux-ci sont posés bien avant l’intrigue qui nous occupe. Le récit se déroulant en 1895, l’auteur a plus d’un siècle pour dérouler les conséquences de ces choix. Notons par ailleurs que c’est l’électricité et non la vapeur qui anime les machines de cet univers.

 

On passe de Lyon à Paris avec Rue Farfadet de Raphaël Albert, premier tome des Extraordinaires et fantastiques enquêtes de Sylvo Sylvain. On est dans un postulat de départ proche de celui de Pierre Pevel dans Le Paris des merveilles : une capitale XIXème, avancée technologiquement, où évoluent des personnages issus de la fantasy (elfes, nains, trolls, etc.). On se souvient qu’on avait aussi cette mise en place dans La Stratégie des as, déjà chroniqué sur ce blog [D’ailleurs, je songe sérieusement à écrire un article spécifique sur les mélanges entre science-fiction et fantasy, alors faites-moi signe en commentaire si ça vous intéresse !] Toujours est-il qu’on est là dans un Paris complètement transformé pour l’occasion : le jeu de l’auteur est alors de s’appuyer sur une bonne connaissance de l’histoire des années 1880 (déjà, vous vous doutez que ça me plaît) et de la transposer selon les règles de son nouvel univers. Ainsi, le livre s’ouvre sur un attentat rappelant les actions directes des anarchistes à la fin du siècle, sauf que ce n’est pas une bombe qui explose à la terrasse d’un café, mais la force élémentale d’un djinn. Le jeu des références s’est déplacé, puisqu’il porte sur la reconnaissance (ou non) d’éléments de notre monde, travestis et utilisés dans l’histoire. Les nombreux jeux de mots faisant allusion aux rues et boulevards parisiens en sont un excellent exemple et sont très amusants à découvrir au fil du livre.

 

Qu’est-ce qui me plaît dans ce genre ?

A l’exception de Zelazny, je crois que je n’ai lu que du steampunk francophone, et cela va possiblement orienter ma réponse. Le Guide steampunk revient sur l’histoire du steampunk à la française, né à la toute fin des années 1990 avec Délius, une chanson d’été de Sabrina Calvo (1999). Peut-être que je vais spontanément vers ces titres-là parce que j’apprécie de sortir de l’image victorienne qui a longtemps été majoritaire. Parce que, comme dit plus haut, il y a des influences et jalons en littérature française qui peuvent donner à ces créations une saveur particulière. Au-delà de ça, je crois que je serais curieuse de découvrir aussi du steampunk venu d’ailleurs, de Russie, des pays de l’Est, du Sud… parce que je suis certaine que les sociétés imaginées seraient différentes.

Au sortir de mes lectures, j’identifie deux points qui m’attirent dans ces récits. les implications sociales d’abord. Derrière l’utopie scientifique, il y a souvent des hommes sacrifiés. La figure ouvrière du roman réaliste se trouve réinvestie et actualisée. Peut-être serait-il intéressant de voir des propositions plus politiques autour du genre, d’interroger les sociétés et leurs systèmes d’oppression. Certains le font déjà. Mais je crois que j’aime à souligner le « punk » qu’on oublie parfois de lire dans « steampunk » .

Le deuxième point est lié au premier : dans la plupart des livres susnommés, le thème de la déshumanisation est central. Celle-ci opère dans deux sens : l’exploitation à des fins scientifiques ou économiques revient à sacrifier ce qu’il y a d’humain en nous. La métaphore peut être poussée jusqu’au bout, quand l’homme devient chair à canon et matière pour les machines.

On trouve ce cas de figure dans la nouvelle Une fin en soie de Sylvie Arnoux, deuxième exemple de steampunk lyonnais de cet article. L’association est logique : la cité des Gaules fut secouée par les révoltes des canuts, ouvriers de la soie. Une cité s’appuyant autant sur une activité industrielle typique du XIXème siècle offre un endroit rêvé pour un récit steampunk. Celui-ci métaphorise alors le sacrifice et la réification des forces ouvrières, littéralement dévorées par les puissants, concentré sur la formidable accélération économique du pays. 

 

Dans l’autre sens, on peut trouver plusieurs récits qui travaillent le rapport entre l’homme et la machine, du point de vue de cette dernière. Le steampunk regorge d’automates pensants et autres coquilles vides à qui on a greffé des âmes humaines. A quel moment commence l’humanité, s’arrête la pensée mécanique ? Par ce motif, on rejoint le cyberpunk et ses expérimentations autour de l’intelligence artificielle.

Le thème est notamment au centre des Confessions d’un automate fumeur d’opium de Gaborit et Colin (dont je n’ai pas très envie de parler, car c’est vraiment une lecture lointaine, et dont je n’ai pas gardé grand souvenir), mais également dans L’Homme électrique déjà mentionné tout à l’heure. Dans le roman de Victor Fleury, la figure de l’automate et son combat contre sa propre mémoire s’appuient sur le Frankenstein de Mary Shelley. Si la créature est devenue mécanique, le roman se concentre beaucoup sur la formation d’une conscience, et interroge ce qui définit un individu. Si j’ai apprécié la plupart de mes lectures, ce livre-là est vraiment mon coup de cœur dans le genre pour le moment, parce que c’est celui qui est allé le plus loin, tant dans le jeu des références que dans la réflexion philosophique sur l’humain. 

 

Après tout ça, il est malaisé de conclure, car la réflexion est en cours. Le steampunk est-il une mode de passage, destinée à péricliter, ou va-t-il continuer à se réinventer et nous faire réfléchir à notre monde ? J’en parlais dans mon article sur la nostalgie, peut-être cherche-t-on dans cette esthétique à la fois une insouciance perdue, et des menaces que nous pouvons encore combattre. Il est encore possible, à l’ère du steampunk, de renverser les règles établies et d’imaginer un monde meilleur. En parallèle, ça dit toute la difficulté avec laquelle nous appréhendons aujourd’hui le futur.

Si le sujet vous intéresse, le guide sur lequel j’ai construit ce compte rendu rétrospectif, en plus des éléments théoriques que j’ai repris, propose un parcours de lecture, des suggestions de films, de musiques, des entretiens avec auteurs et créateurs, et même une sélection de jeux de rôle se déroulant dans cet univers. Je vous renvoie également vers cet article de Jean-Jacques Girardot et Fabrice Méreste : « Le Steampunk : une machine littéraire à recycler le passé » dans la revue Cycnos.

 

Et vous, le steampunk, ça vous inspire quoi ? Quelles sont vos références vaporistes ?

(Merci aux éditions Actu SF pour m’avoir envoyé le Guide Steampunk et Le Songe d’une nuit d’hiver dans le cadre de la rédaction de cette chronique.)

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