Deux figures de sorcières, à la frontière entre les mondes

Pour me rattraper d’avoir oublié Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet dans mon appartement lyonnais, j’ai eu deux lectures consacrées à ce thème de septembre pour le Pumpkin Autumn Challenge. Paradoxalement, ces deux titres ne sont pas tout à fait dans l’actualité éditoriale, puisqu’ils datent respectivement de 1929 et de 1986 (bon, celui-ci est tout de même sorti il y a peu en livre audio). Et tous deux répondent, chacun à leur manière, au même mode de représentation de la sorcière.

81WhQjx6BUL.jpg « Je cherche mon histoire dans celle des Sorcières de Salem et ne la trouve pas. »

Moi, Tituba sorcière est un roman de Maryse Condé, qui recrée de toutes pièces l’histoire de l’esclave de Samuel Parris, pasteur du village de Salem. Tituba a grandi dans un univers d’oppression et d’injustice. Après avoir vu pendre sa mère, qui avait attaqué un blanc au couteau pour échapper à un viol, elle vit auprès de Man Yaya, une sorcière qui lui apprend les rudiments des soins par les plantes et à communiquer avec les esprits. A la mort de cette dernière, elle s’installe dans une case à l’écart. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais pour les beaux yeux et le rire de John Indien, Tituba entre au service d’une vieille dame revêche. Elle expérimente l’aliénation du regard des blancs. Partout où elle va, elle garde de ses années de solitude l’accusation d’être une sorcière.

Tituba est un personnage qui, quoi qu’il fasse, est toujours à la marge. Fille métisse engendrée dans la violence, jeune femme devenue esclave après avoir connu la liberté, elle interroge sans cesse les regards et les jugements qu’on pose sur elle. Accompagnée des fantômes de sa mère Abena et de Man Yaya, elle a toujours, malgré elle, un pied dans l’autre monde.

Le mal engendrant le mal, elle est souvent tentée d’user de ses pouvoirs pour rendre coup pour coup, mais selon Man Yaya, céder aux sirènes de la vengeance reviendrait à s’abaisser au niveau des blancs. Mais si le don de Tituba fait peur, le livre nous montre que c’est d’abord son insoumission naturelle, presque chevillée au corps, son regard indompté de femme qui a connu la liberté, qui lui attirent méfiance et ennuis. John Indien, doux et séduisant, est sa malédiction, puisqu’il l’amène à embrasser une servitude volontaire.

« Aïe ! Mais qu’est-ce que tu fais là, sorcière ? » Il parlait ainsi par jeu, néanmoins cela m’assombrit. Qu’est-ce qu’une sorcière ? Je m’apercevais que dans sa bouche, le mot était entaché d’opprobre. Comment cela ? Comment ? La faculté de communiquer avec les invisibles, de garder un lien constant avec les disparus, de soigner, de guérir, n’est-elle pas une grâce supérieure de nature à inspirer respect, admiration et gratitude ?

(J’ai retranscrit cet extrait depuis le livre audio, la ponctuation ne fait donc pas foi.)

C’était un beau livre, porté par la voix d’un personnage fort. Mais parfois, cette voix s’éloigne un peu, juste assez pour que j’entende l’autrice derrière elle. Ainsi, cette femme emprisonnée, qui regrette de ne pouvoir faire de Tituba une féministe. L’idée est de faire de Tituba une figure tutélaire, penchée sur le destin des siens, non de retranscrire une réalité historique. Mais, a fortiori dans un récit à la première personne, j’ai préféré les allusions moins appuyées, comme celle à Strange Fruit, la terrible chanson de Billie Holliday, qu’on entend dans le roman à plusieurs reprises.

20190901_095218.jpg

Les Amantes du diable de Renée Dunan proposent un cadre très différent : on passe de Boston et des Caraïbes à une forêt ombrageuse de 1550. Notre apprentie sorcière s’appelle Babet et vit dans une misère extrême avec un braconnier, dans une petite hutte perdue dans la forêt. Si Tituba choisit de sortir de sa case, Babet en est chassée par les flammes, allumées par un groupe de soldats passés à proximité. Dans une société violente et inique, où le manant peut se faire pendre, violer ou torturer au premier caprice du puissant, la jeune femme n’a que la sorcellerie pour espérer s’en sortir. Comme Tituba par ailleurs, elle inspirait déjà la méfiance : quitte à risquer la mort en se faisant traiter de sorcière, autant que ce soit pour une bonne raison.

Ici, notre héroïne est mue par une forme de ressentiment plus agressif, mais cela passe malgré tout par un pacte de servitude. Cette fois-ci, il lui faudra se soumettre au bon vouloir de Satan et du sorcier qui préside les messes noires, dans un rituel qui est d’ailleurs très proche de celui qui est représenté dans la série Les Nouvelles aventures de Sabrina. Quand Maryse Condé s’attache à décrire les liens ténus qui se dessinent entre les vivants et ceux, si forts, qui se tissent par-delà la mort, Renée Dunan joue sur un registre à la fois plus intériorisé et plus fantastique. On a envie de suivre Tituba dans sa représentation du monde, tandis qu’on doute avec Babet de la véracité de ce qui se passe. Le sabbat débridé que Renée Dunan nous décrit a-t-il bien eu lieu ou n’est-ce qu’une hallucination ? Sa réussite vient-elle d’une aide réelle du malin, ou est-ce le simple fruit du hasards et des mêmes caprices des grands du monde ? De fait, la courte préface de l’autrice enfonce le clou :

Satan, dans ce roman, n’est donc qu’une mythique figure de l’éternelle lutte de l’être contre lui-même, une incarnation aussi de cette volonté sarcastique qui permet à la vie de durer. C’est qu’elle renouvelle perpétuellement le désir, autour des sentiments épouvantés, crédules et pervers qui, pour l’homme, sont des géhennes et des justifications à la fois.

Point de légèreté dans ces deux œuvres sombres, décrivant des sociétés construites sur l’inégalité et l’oppression. Mona Chollet le dit : on meurt rapidement pour déviance, quand on est une femme, et ce sont deux livres qui mettent en scène cette précarité de l’existence.

Nos deux héroïnes partagent bien des points communs. Êtres de désirs et d’innocence conjugués, elles vivent aux confins de la civilisation, loin des villes. Elles se placent entre le monde des vivants et un autre univers : celui des esprits pour l’une, l’enfer pour l’autre. Toutes deux ont un rapport conflictuel à une religion chrétienne qui leur a été imposée sur le tard, et qu’elles interprètent à leur manière. Enfin, elles sont soumises à la violence du monde et des hommes, parce qu’elles sont de basse condition et parce qu’elles sont des femmes. Dans le cas de Tituba, ajouter les vicissitudes de l’esclavage et du racisme.

En un mot, elles symbolisent des femmes à la marge, condamnées à se débrouiller seules pour s’en sortir, et condamnées par les hommes pour cela. Deux livres étranges à lire, sous la couleur des feuilles d’automne.

MAJ Pumpkin Autumn Challenge : Je valide les catégories « Les eaux de Davy Jones » avec Moi Tituba, sorcière et « Méfiez-vous des souliers pointus » avec Les Amantes du diable.

 

 

 

4 commentaires sur “Deux figures de sorcières, à la frontière entre les mondes

Ajouter un commentaire

  1. Deux belles critiques, merci ! Je ne connaissais aucun d’eux. J’ajoute le livre de Maryse Condé dans ma LAL, il m’interpelle par son sujet. Sur Salem, j’ai lu Conversion de Katherine Howe qui fait un parallèle avec notre monde contemporain et s’intéresse plus au cas de l’hystérie collective. Il y a aussi la très belle – mais très dure – BD Les filles de Salem, qui pour le coup montre bien l’oppression des hommes sur les femmes.
    Bref, Moi Tituba sorcière entre dans ma LAL grâce à ta critique ! 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. Les deux me tentent!! La citation de Tituba est très belle. Si tu lis en anglais, je te recommande ‘Wise Child’ de Monica Furlong et ‘Merrow’ d’Ananda Braxton-Smith, les deux se passent dans cette fragile période au ‘UK’ avant l’anglais et le christianisme, et la magie décrite est celle qui, selon moi, existe réellement.

    Aimé par 1 personne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :