Mécanismes de la parodie : L’Héritière de Jeanne-A-Débats

Parfois, les choses arrivent juste un peu trop tôt ou un peu trop tard. J’ai commencé L’Héritière alors que l’article de la semaine dernière était terminé, programmé… peut-être même déjà publié. Et pourtant, il aurait vraiment pu enrichir cette galerie de femmes ayant un pied dans l’au-delà.

La scène d’ouverture de L’Héritière est d’ailleurs très accrocheuse. On suit Agnès, fille de sorcière, complètement bourrée au Lagavulin, s’introduire par effraction au Père-Lachaise. Elle profite de l’éphémère répit que lui offre l’ivresse pour visiter la tombe de ses parents. Parce que cette jeune femme perçoit les fantômes, au point de se laisser envahir et noyer par leur ressentiment. Son don, en somme, se rapproche davantage d’une malédiction, car elle est incapable de sortir de chez elle sans être assaillie par les spectres. Mais son oncle décide de l’employer dans son office notarial dédié aux créatures fantastiques et Agnès voit dès lors défiler dans son bureau vampires, roussalkas et loups-garous.

 

Tombe du Père-Lachaise surmontée d'une statue d'ange
Photo de Fabrice Nerfin sur Unsplash

On retrouve dans L’Héritière pas mal de schémas prisés par le roman fantastique pour ados ou jeunes adultes : l’histoire d’un don incontrôlable et destructeur, que l’héroïne doit apprivoiser m’a d’ailleurs rappelé le roman Plaguers de la même autrice, que j’avais lu pour le Pumpkin Autumn Challenge de l’année dernière. Jeanne-A-Débats s’empare également des éléments de l’urban fantasy. Ainsi, notre Agnès sera bien entendu attirée conjointement par une vampire immémorial à la beauté parfaite et à un loup-garou plus sauvage mais aussi plus accessible.

Ce schéma vous rappelle quelque chose, non ? C’est que l’autrice s’amuse, dans L’Héritière, à parodier Twilight et, je suppose, d’autres classiques de la bit-lit. Je suis plutôt de la génération Anne Rice que Stéphenie Meyer, mais j’ai retrouvé tant le magnétisme délétère de la figure du vampire, que son jeu des contrastes : Lestat s’improvisait star de rock, Navarre, lui, calme ses nerfs en lisant des comics. J’ai d’ailleurs noté quelques similitudes chez ces deux vampires blonds vivant hors des règles de leur clan.

Cependant, la parodie, ça complique un peu l’acte de lecture quand on y pense. Cela suppose que le lecteur connaisse les codes avec lesquels l’artiste va jouer, et qu’il partage son sens de l’humour. Beaucoup d’inconnues dans l’équation pour qu’il y ait connivence, en somme. Chez moi, ça n’a pas tout à fait marché, mais je pense que je n’étais, pour le coup, pas le public avec lequel l’autrice pouvait s’amuser. Par exemple, Agnès est aux prises avec un vampire dangereux, qui est très attiré par son odeur. Un ange de la mort, pour éviter un accident malvenu, la condamne à sentir la guimauve dès qu’elle est en présence du prédateur. Si l’idée est plutôt amusante en soi, je n’ai pensé après qu’il pouvait y avoir là une allusion à une des premières scènes de Twilight, où le vampire Edouard trouve l’odeur de la jeune Bella particulièrement enivrante. De même, le livre met à mal plusieurs fois le cliché de la jeune fille normale aux prises avec des créatures surnaturelles : via Agnès, d’abord, fragile et pourtant (maladroitement) redoutable, et à travers d’autres personnages de femmes qui, derrière leurs apparences de femmes superficielles ou fragiles, ont toujours plus d’un tour dans leur sac. En bref, le jeu parodique a l’air relativement développé, mais je l’ai souvent lu, je le crains, au premier degré. Et le risque de la parodie, c’est de perdre en intérêt aux yeux du lecteur en perdant certains de ses réseaux de sens.

C’est dommage, parce que je retiens quand même deux éléments que j’ai vraiment aimés dans ce livre. D’une part, le ton, volontairement familier mais qui donne une langue vivante et rythmée. D’autre part, certains détails d’univers qui donnent envie d’en savoir plus.

On découvre par bribes l’Altermonde au sein duquel Agnès doit se débrouiller, et l’autrice a eu de très bonnes idées pour le réactualiser et lui donner corps. Je retiens notamment la tension entre vampires et loup-garous qui se fait maintenant sur fond de lutte des classes, avec une répartition sociale des quartiers entre ces deux types de créatures. Cela fait partie des éléments qui m’ont donné envie malgré tout de creuser, puisque ce livre est le premier tome d’une trilogie, et qu’un autre titre, Métaphysique du vampire, se déroule dans le même univers. Dans le pire des cas, je me retrouverai avec des livres légers dans un bon univers, dans le meilleur, le récit sera un peu plus resserré et par-là, plus puissant.

C’est le problème des souvenirs de lecture : ai-je embelli Plaguers dans ma mémoire ? Ou est-ce que l’autrice a davantage condensé ses trouvailles dans un livre destiné à exister seul, alors qu’elle prend davantage plus son temps dans une trilogie ? Le question reste en suspens, comme tous ces spectres errant sur les trottoirs et devant lesquels nous passons sans un frisson, pauvres mortels que nous sommes.

Je remercie les éditions ActuSF de m’avoir envoyé cet ouvrage, avec lequel, en modifiant légèrement mon programme, je valide la catégorie Tu n’en reviendras pas du Pumpkin Autumn Challenge.

3 commentaires sur “Mécanismes de la parodie : L’Héritière de Jeanne-A-Débats

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  1. Retour très intéressant, surtout pour ton propos sur la parodie 🙂 ça offre une réflexion pertinente sur le sujet. Et d’une manière assez surprenante, me donne envie de lire ce roman alors qu’il ne me tentait pas du tout à l’origine !

    Aimé par 1 personne

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