[Repost] Tropismes de Nathalie Sarraute

En explorant mes anciens blogs, quelque chose me frappe : la différence entre la succession des chroniques et la chronologie de mes souvenirs. En parcourant Plumes, errances littéraires, je me suis rendue compte que j’avais lu Penses-tu réussir ! de Tinan après Le Roi Pausole de Pierre Louÿs. Dans ma tête,c’est pourtant l’inverse : Pausole, que je n’ai jamais pu relire (je l’ai prêté à une camarade de Master et ne l’ai jamais récupéré) m’a laissé un sentiment bien plus lointain. Le roman, postérieur à Penses-tu réussir ! et dédié à Tinan, s’est rattaché à lui. C’est curieux, quand on y pense.

Certains livres sont aussi voisins, en ordre de lecture, alors que je les associe à des périodes très différentes de ma vie. Je vois mes lectures de licence se raccrocher aux titres fin-de-siècle, ou à certains polars, que je pensais avoir lu beaucoup plus tôt. La chronique de Tropismes de Nathalie Sarraute fait partie de celles-là.

En toute honnêteté, malgré la conclusion de la chronique à suivre, je n’ai jamais lu d’autre titres en entier de cette autrice après cette chronique, malgré l’édition Pléiade qui traîne à la maison. J’y picore des passages, presque au hasard, mais je ne me suis jamais replongée sérieusement dedans. Y reviendrai-je un jour, ou est-ce que cette approche de la littérature m’a nourrie à un moment donné, et que cela me suffit ? Tout cela me semble très lointain, et tout ce que j’en retiens est que je devrais peut-être arrêter de faire des promesses de lecture que je ne tiens jamais.

Et vous, quelles promesses de lecture jamais (ou pas encore) accomplies traînez-vous dans vos tiroirs ? 

 

Tropismes

Une chronique du 8 décembre 2008

Derrière ce titre énigmatique, un recueil de textes courts, non dénués de poésie, écrits de 1932 à 1933. S’y déroulent des scènes en apparence anodines, sans personnages définis : une réunion de jeune femme en ville, un repas de famille, un vieil homme traversant la route avec un enfant. Jamais de nom, toujours ces « il(s)» ou « elle(s)», figures indéfinies dans lesquelles, pourtant, on croit toujours déceler quelque chose de connu, quelque chose d’un membre de notre entourage. Ce qui relie ces textes ? Ce que Nathalie Sarraute a appelé le tropisme : « ces sortes de mouvements instinctifs qui sont indépendants de notre volonté, qui sont provoqués par des excitations venant de l’extérieur.»

S’il est difficile de parler du livre de Nathalie Sarraute, ce n’est pas pour rien : en effet, Nathalie Sarraute tente de donner à voir (donner à vivre, devrais-je dire) les mouvements de sous-conversation, d’aller au-delà de l’échange purement verbal, afin de déceler tout ce qui se joue hors des mots. « Ce que j’ai voulu, c’était investir dans du langage une part, si infime fût-elle, d’innommé » (Conférence de Sarraute, Ce que j’ai voulu faire, 1971) En effet, elle tente de nous amener, doucement, par l’exemple, dans ces régions que les mots n’ont pas encore touché, vers une réalité qui n’a pas encore été analysée, classée, appauvrie par la convention de la langue. Cela passe, dans les Tropismes, par des attitudes, des mouvements instinctifs, aussi par des mots anodins qui en disent bien plus long qu’on ne pense au premier abord … Cela pour retranscrire cette part de non-dit qui réside en chaque échange, en chaque dialogue, et le faire ressentir au lecteur. Elle décrit alors des mouvements intérieurs, par bribes, retranscrit différents discours, souvent bouffis de lieux communs, donne à voir des souffrances que l’on ne comprend pas, quand on s’en tient à la pure analyse psychologique. Car c’est de cette approche qu’il faut se prévaloir, devant ces tranches de vie déposées sous nos yeux, sous peine de perdre cette réflexion si riche à propos du langage …

L’intérêt de Nathalie Sarraute, c’est que cette réflexion sur la langue et sur ce qu’on ne peut pas dire est directement reliée à la vie quotidienne. Prenons pour la peine une autre définition de ce même mot, tropisme : « Ce sont des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience. […] Ils me paraissaient et me paraissent encore constituer la source secrète de notre existence. » (Préface de L’ère du soupçon, 1956) Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que j’ai parlé de tranches de vie : le lecteur se retrouve complètement immergé au beau milieu d’une scène, bercé par une écriture qui fait la part belle au ressenti et aux sensations, qui agresse par ses répétitions, qui fait littéralement vivre la situation par son rythme. Ajoutons à cela qu’à travers les différentes entités, même indéfinies, c’est tout de même une vision assez générale du monde et de la société qui transparaît : s’y succèdent différents âges, types sociaux, avec leurs propres discours, lieux communs et valeurs ; et à la lecture, tout en faisant l’expérience du tropisme, on est plus que jamais confronté au monde … Inclassable, cette œuvre semble investie d’une part non négligeable de poésie, et d’une véritable puissance d’évocation. Les textes de Tropismes livrent, sans lien explicite, les perceptions et les sentiments d’entités anonymes ; textes courts encadrés de blancs laissant voguer l’imagination du lecteur, mais le poussant aussi à la réflexion.

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Photo de Suganth sur Unsplash

Au final, notre conception du monde ainsi que notre confiance en la langue parlée s’effritent : il y a quelque chose qu’a fait Nathalie Sarraute, et qu’assez peu d’écrivains ont réussi, quand je considère le nombre de mes lectures : elle m’a ébranlée … Après la lecture de Pour un oui ou pour un non et la relecture d’Enfance, autobiographie très spéciale sur laquelle j’étais passée vite, en classe de Première, sans voir les implications de l’oeuvre, me voilà à fouiller et farfouiller, à avoir envie d’en voir plus. C’est plutôt bon signe. J’avais déjà, comme tout le monde sans doute, ressenti un malaise face au discours de certaines personnes, cherché à éviter les silences lourds de sous-entendus, perçu de façon floue et inexplicable les choses qui passent derrière les déclarations anodines et les lieux communs … Après la lecture de Nathalie Sarraute, c’est d’autant plus fort, d’autant plus fascinant … D’autant plus effrayant, aussi. Parce qu’il y a dans ces œuvres le poids du jugement d’autrui, des gens du commun, des gens de bon sens qui ont l’intuition du tropisme, mais refusent de le voir et d’essayer de le comprendre , des gens raisonnant à coups de proverbes et de phrases toutes faites qui ne veulent pas admettre que derrière les mots, quelque chose d’autre existe … « ce qui s’appelle rien », « rien dont il soit permis de parler » (Pour un oui ou pour un non).

Alors si vous, ces choses-là vous intriguent … ne vous effraient pas trop, je ne saurais trop vous recommander de plonger dans l’oeuvre de Nathalie Sarraute, dans son théâtre, dans Tropismes. Attention, votre regard sur le monde pourra en ressortir […] changé.

Couverture : Photo de dylan nolte sur Unsplash

 

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