Pourquoi je ne pourrai jamais être influenceuse

L’automne est un grand moment d’ébullition culturelle : mois de l’imaginaire, rentrée littéraire, nouvelles expositions (Fénéon, Tolkien, Toulouse Lautrec, attendez-moi !), inktober, Nanowrimo, etc. Ce n’est peut-être pas pour rien que j’ai commis un article sur un sujet proche l’année dernière : avant les  bonnes résolutions de janvier, c’est le moment des grands travaux et de la reprise en main.

Je ne déroge pas tout à fait à la règle, et nombre de mes projets, des forums de jeu de rôle aux romans, sont nés à cette période de l’année. Mais j’ai un temps de maturation long. En ce qui concerne le blog, je ne sais jamais, quand je lis, visionne quelque chose, si cela donnera ou non matière à un article. Par exemple, la dernière publication sur Disco Elysium m’a demandé pas mal de travail, mais est complètement improvisée. C’est en finissant le jeu que je me suis rendue compte que je souhaitais en parler, et j’avais l’impression que je ne réussirai jamais à sortir une autre chronique tant que celle-ci n’était pas faite. A contrario, j’ai vu la pièce Je m’appelle Erik Satie comme tout le monde dans les premières semaines de son lancement. Dans l’idéal, il aurait fallu que j’en parle dans la foulée. Sauf qu’au sortir de la pièce, je ne savais pas bien qu’en penser, et que je ne suis toujours pas certaine, un mois après, de ce que j’ai tiré de cette pièce. Cela me viendra peut-être un jour, quand je chercherai un exemple pour traiter du thème de la folie dans l’art, ou de certaines ficelles de construction narrative. Cela ne me viendra peut-être pas du tout.  Je fais un effort pour les services de presse, c’est vrai. Mais la formule que me propose Actu SF me convient bien puisque je choisis l’ouvrage que je reçois, et que j’ai toujours soin de prendre un livre traitant de thèmes qui m’intéressent, histoire de ne pas être coincée.

Reste que le modèle et, surtout, le rythme de publication attendu, l’action-réaction des dernières sorties ne me convient pas, et je vois plusieurs raisons à cela.

Pourquoi l’immédiateté, ce n’est pas mon truc

  • Ce n’est pas mon métier. Je ne suis ni journaliste ni chroniqueuse professionnelle. Je pense être compétente dans ce que je fais, mais ça reste une activité que je réalise en dehors de mon temps de travail, avec les limites que cela implique. C’est ce qui fait que, d’une part, je ne veux pas me contraindre au point de perdre le plaisir de l’écriture, et que d’autre part, je ne suis pas soumise à un calendrier de publications ni à un cahier des charges codifié.
  • L’hyperconsommation culturelle me submerge parfois. Je me tiens au courant de l’actualité éditoriale, des séries qui sortent, des dernières expos du coin, et j’en passe. Sauf que nous sommes aujourd’hui confrontés à une vraie explosion des trucs à lire, à voir, à jouer, et que si je devais tout suivre en temps réel, je n’aurais ni le temps de réfléchir à ce que j’ai découvert, ni celui de me tourner vers une œuvre plus ancienne. Or, je pense qu’il est important de faire des allers-retours et de ne pas rester coincé dans le seul esprit du temps,  au risque de limiter ses horizons. J’adore réfléchir à un thème ou à une question en piochant dans différents médias et dans des références d’époques différentes : c’est le meilleur moyen de mesurer l’évolution des mentalités et de prendre du recul quand c’est nécessaire ?
  • Tout va trop vite. C’est un peu le corollaire de l’importante production, et c’est la limite d’une démarche comme la mienne. Dans un contexte de surproduction, les biens culturels ont une durée de vie de plus en plus limitée, et il s’agit donc d’en rendre compte le plus rapidement possible pour que ceux-ci trouvent leur public. A contrario, c’est me supposer une influence que je n’ai pas à moi seule. Cela tient aussi au rôle qu’on octroie à un chroniqueur : est-ce que je chronique pour offrir une vitrine à des produits culturels, ou est-ce que je suis là pour essayer d’en parler à ma façon et les utiliser comme carburant pour ma propre réflexion et mon positionnement artistique ?
  • Les réseaux sociaux sont là pour cet usage. Je suis arrivée aujourd’hui à une complémentarité entre les différents réseaux que j’utilise et, par leur côté à la fois synthétique et visuel, je trouve que Twitter et Instagram se prête beaucoup plus à un retour rapide, pas forcément développé, autour d’une lecture. Si le livre donne lieu à une discussion plus poussée, il fera l’objet d’un article.
  • Je réfléchis lentement. J’ai pas mal de processus en cours dans un coin de ma tête, et je remâche longtemps les œuvres avant d’en avoir une idée précise. Cela marche pour l’écriture aussi : je tourne et retourne mes intrigues dans tous les sens, je retravaille beaucoup ce que j’écris (mes premiers jets sont inutilisables), et pour cela, il faut du temps. Ce n’est pas pour rien que je parle beaucoup d’écriture, dans la vraie vie : c’est une façon de raffiner mon propos, de le préciser, voire de le mesurer à mes interlocuteurs. Ce faisant, je vois ce qui bloque, je précise ma pensée, et le projet évolue. A son rythme.

Alors il faut, pour la bonne marche du blog et de mon écriture, procéder à quelques aménagements. D’abord, rien ne sert de viser un sujet à la mode : soit il ne le sera plus au moment où mon texte paraîtra, soit j’arriverai simplement après tout le monde. A ce stade, une énième lecture personnelle n’apporterait rien, alors autant raconter autre chose, utiliser l’œuvre comme prétexte, élargir. Ensuite, il faut multiplier les expériences culturelles, se détacher de l’idée d’en faire une chronique à tout prix… et laisser les idées s’articuler entre elles. C’est là le plus difficile, car impatiente comme je suis, j’ai souvent envie de sauter sur une idée alors qu’il me manque encore tous les éléments pour la traiter correctement. J’ai une bonne dizaine de concepts d’articles en attente, car je n’ai pas assez de matière, et pas vraiment le temps de creuser pour l’instant.

C’est aussi renoncer à quelque chose. Se mettre sur le bas-côté pendant que les voitures passent, si vite, et se dire qu’on manque sans doute de merveilleux livres, de super séries, de chouettes jeux. C’est renoncer à une bonne part d’audience parce que j’aurai mal choisi mon titre, et que par la magie du Web sémantique, les articles qui demandent le plus de travail et de recherche sont, toujours, ceux qui m’attirent le moins de monde.

Mais c’est aussi prendre le temps de regarder le paysage culturel d’un peu plus loin, y déceler des motifs récurrents. Respirer entre deux courses à l’efficacité, changer de point de vue, trouver un angle nouveau, trop peu traité. Travailler, à contretemps, son regard d’écrivain.

 

3 commentaires sur “Pourquoi je ne pourrai jamais être influenceuse

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  1. Je te rejoins sur tous les points et lire ton billet me fait beaucoup de bien. Je suis entièrement d’accord sur l’importance de ne pas se limiter à la nouveauté mais d’oser découvrir en allers-retours dans le temps, et surtout de se laisser un espace de réflexion, sans pression, avant d’écrire (ou non !) sur une lecture, une sortie, une expo… Certain.es influenceurs et influenceuses font très bien le job de l’immédiateté, mais personnellement, je m’en méfie et je m’en lasse très vite. Merci encore pour cet article qui nous octroie, sans culpabiliser, le droit de souffler un peu et d’avancer à notre rythme !
    Belle journée.
    Lola.

    Aimé par 1 personne

  2. Je trouve ton article très intéressant et les réflexions qui l’accompagnent, vraiment pertinentes. Nous vivons effectivement dans une culture de l’immédiateté. La durée de vie d’un livre n’est que de quelques semaines dans le meilleur des cas, le parlons pas des autres productions culturelles. Très souvent, je me sens submergée, étouffée. J’essaie de me tenir à jour pour honorer mes partenariats mais je n’ai plus le temps de me tourner vers des classiques comme je m’étais pourtant promis de le faire. En te lisant je me rends compte qu’il est vraiment temps que je remette tout ça en perspective.
    En tout cas, merci pour l’écriture de ce billet.

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  3. Ton article éveille beaucoup d’échos en moi… Je n’ai pas tendance à me mettre la pression pour suivre les nouveautés, je me laisse uniquement porter par mes envies, mais je connais par contre cette tension entre l’envie de parler d’une sortie récente et la lenteur de ma production qui fait que j’arriverai après la bataille de toute façon. Ou l’envie de parler d’un livre que je viens de découvrir, mais trois ans après le reste d’internet, à un moment où mon avis n’est plus intéressant pour qui que ce soit… Peut-être faut-il que je me positionne plus clairement quitte à abandonner les chroniques pures, ou du moins un certain type de chronique? Je ne sais pas… En tout cas ton billet me donne à réfléchir.

    Aimé par 1 personne

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