Écrire masqué : dilemmes de la représentation

Tout est parti d’une tribune de Marie-Aude Murail dans Libération. Le cercle littéraire s’enflamme, tout le monde y va de ce qu’il faut ou ne faut pas écrire. Et moi, je me retrouve au milieu des tirs, sidérée, à ne pas savoir quoi faire. Avec la peur de me prendre au passage quelques balles perdues.

D’abord, recontextualisons maladroitement. Il y a eu plusieurs mouvements de libération de la parole et de revendication des droits, venant de populations soumises aux discriminations et à l’oppression : au choix, les femmes, personnes trans, personnes racisées, malades chroniques ou en situation de handicap (la liste est non exhaustive). Dans ce contexte, l’enjeu est d’abord de reprendre la parole dans une société où la voix de ces personnes est rarement sinon jamais entendue.

Le corollaire est la réflexion sur notre paysage de lecture et d’écriture. Je ressors à ce titre un article de France Culture sur les prix et la place des femmes dans l’histoire de la littérature. Je fais partie de ceux qui pensent qu’une plus grande diversité des profils d’auteurs amènera aussi une plus grande diversité littéraire, des formes nouvelles, des points de vue intéressants.

Mais où poser la limite ?

L’usage de sensitivity readers (personnes concernées qui vont relire le texte et donner un avis) est une bonne piste, si l’on n’oublie pas que la personne qui nous lit est un individu, et que sa vision est construite par son vécu. Croire qu’une ou deux personnes pourraient résumer l’avis d’une communauté entière et éviter tout risque me semble aussi réducteur que de ne pas se préoccuper du tout de ses choix de représentation. Ça ne veut pas dire que cette étape est forcément dispensable : j’aurais adoré conseiller certains scénaristes et romanciers sur les contraintes réelles d’une maladie que je connais, afin de leur éviter de construire leur intrigue sur des fantasmes. A côté de ça, ma vision de cette maladie n’est pas la même que celle d’une autre personne, et je peux tiquer sur comment un enfant réagit face à elle parce que je n’ai pas du tout vécu ça, alors que quelqu’un d’autre de tout aussi concerné s’y reconnaîtra sans mal. Que faire, alors ? Cesser de parler de ladite maladie, alors même que ce défaut de représentation nourrit les erreurs et les mauvaises interprétations ? Y a-t-il des façons plus propres que d’autres de heurter un lecteur ? La vérification des informations et le travail sur l’expérience relèvent selon moi d’une forme d’honnêteté intellectuelle et de bonne pratique de l’écrivain, une démarche d’éditeur visant à éviter un bad buzz m’inspire dès lors davantage de méfiance. Parce qu’on heurtera toujours, même sans le vouloir, des morceaux de souvenir ou des miettes de vécu.

Face à cette impasse, certains prônent une solution plus complétiste : ne s’attaquer dès lors qu’à des sujets qui nous concernent directement. S’assurer de la pureté de la source, d’une certaine façon. Or, en tant qu’autrice et rôliste, je nous pourrai les suivre jusque là. Pas parce que je souhaite voler la parole d’autrui, mais parce que pour ça, il faudrait que je me positionne officiellement, quand ma profession et mon activité littéraire sont actuellement séparées. Il faudrait que je raconte ma vie, donne des gages de légitimité de ma parole. Que je sorte de tous les placards possibles et imaginables alors que j’avais justement trouvé en l’écriture un moyen d’exprimer tout ce qu’il ne m’était pas possible de dire autrement.

Mon premier roman portera sur une bande de gamins paumés dans une des parties les plus sinistrées économiquement du Nord Pas-de-Calais. Il évoque ces nuées de destinées fragiles qui, avant Parcours Sup, s’égaraient quelques années sur les bancs de la fac, leurs angoisses, leurs bouffées d’air, leurs espoirs déçus. Il traite, par les yeux de ceux qui n’y comprennent rien, de la dépression et de certaines impossibilités de soin, quand on n’a pas les mots dans son milieu familial pour comprendre et soigner. Or si l’on prend ma position actuelle, cela pourrait sembler méprisant de ma part : moi, future conservatrice des bibliothèques, oser toucher à cette histoire qui n’est pas la mienne ? Suis-je obligée d’avouer par quoi je suis passée pour qu’elle ait le droit d’exister ? Ce n’est pas parce que je suis loin maintenant que je n’ai pas le droit de parler de ceux qui restent, et dont j’aurais fait partie sans certains concours de circonstance. Je ne fais peut-être qu’écrire une des bifurcations possibles de ma vie.

Je pense aussi, qu’un jour, je m’attaquerai au sujet de la maladie ou du handicap. Sans doute ne le ferai-je pas à ciel ouvert, peut-être cacherai-je cela comme je le fais habituellement, sous de grosses plâtrées de métaphores qui noient habilement le propos. De fait, dans ma façon de travailler, tout part de ma vie, de ma vision du monde, mais je mélange les expériences, je brouille les pistes. En écriture, et parce qu’il n’y aucun lieu où je me révèle autant, j’avance toujours masquée.

Or je ne veux pas avoir à toujours lever l’ambiguïté. Cette indistinction me protège au quotidien et j’ose espérer que par mes thèmes, la façon que j’ai de les traiter, je ferai malgré tout entendre des choses qui d’habitude se disent tout bas. Je me sens parfois comme une infiltrée.

Et puis, révéler les implications profondes qui courent sous les thèmes de prédilection d’un écrivain coupe le lien qui se dessine naturellement entre particulier et universel. Aucune expérience n’est similaire, et heureusement, mais il n’y a rien de plus partagé que la douleur humaine, l’injustice, le sentiment de relégation. Que l’enthousiasme, le sentiment d’être à sa place et reconnu à sa juste valeur. J’ai envie de croire que mon roman sur le métal touchera aussi des gens qui n’ont pas eu cette jeunesse-là, parce que quelque chose dans le paysage des campagnes ou dans l’élan avec lequel les personnages se jettent dans la musique leur rappellera quelque chose de complètement différent. En art, tout est politique, mais tout est aussi métaphorique.

Notre société a mis l’individu tout au centre, et c’est tant mieux si cela nous permet à de nouvelles plumes, à de nouveaux visages d’attraper un peu de soleil. Mais en corrélant étroitement le parcours de l’artiste à sa production, on crée d’une certaine façon cette impossibilité de la fiction que craint Marie-Aude Murail, non pas dans le sens on ne peut plus rien écrire, mais dans le sens où on empêche les processus de modification, invisibilisation, métaphorisation dont a besoin l’écrivain pour construire son œuvre.

Pour moi, la fiction découle de la vie, mais elle est aussi un terrain de jeux, d’expérimentation, de révolte. Certes, elle n’est jamais complètement décorrélée de l’espace culturel et social dans lequel elle s’inscrit, et réfléchir à ces rapports est primordial pour la renouveler. Mais je crois qu’à vouloir systématiser le système et à donner bons et mauvais points, on se trompe d’adversaire, et on simplifie éhontément l’équation.

Je continuerai donc, après ce post, à avancer dans l’ombre. A essayer de saisir des parcelles de monde et d’existence, des horizons bouchés et des espoirs bizarres. Je vous promets que je serai discrète et sincère, mais je sais aussi que je ne révèlerai pas pourquoi j’ai besoin de m’emparer de certains thèmes plutôt que d’autres.

Ne me forcez pas à avancer à visage découvert.

Deux autres points de vue à lire sur l’affaire :

Littérairement correct, par Léa Silhol

Fil de Cécile Duquenne sur Twitter

Image de couverture : John Noonan sur Unsplash

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