Six romans policiers plus tard : retour sur deux mois de lecture

Pendant le confinement, le blog est resté totalement silencieux. Je ne me sentais pas de plonger plus de quatre heures dans la rédaction d’un article XIXe ou sur une analyse comparative sortie de mon chapeau. Mon cerveau s’échinait à gérer les doutes, la peur, l’incertitude.

Pourtant, j’ai beaucoup lu en parallèle. Feuilleté des textes courts et des poèmes de Brautigan. Enchaîné parfois jusqu’à un livre par jour. Je me suis engagée dans des lectures au long cours, en témoigne mon live-tweet autour du Peuple de l’abîme de Jack London, ou ma lecture audio de La Part des flammes de Gaëlle Nohant. J’aurais eu matière à plein de chroniques, et pourtant toutes ces lectures se sont téléscopées ensemble dans mon souvenir. Pire, celles juste avant ou juste après ont rejoint le lot, entremêlées. Ce sont mes lectures de confinement.

Or, un genre que je lis peu habituellement s’y est retrouvé légèrement sur-représenté…

Des polars, des polars et encore des polars

J’ai un rapport compliqué à la littérature policière. De temps en temps, j’ai envie d’en lire plein, ça me prend comme une fièvre, et puis j’arrête tout aussi sec. J’ai ainsi eu des périodes où j’ai enchaîné les Anne Perry, les Jean-François Parrot ou encore les Ellis Peter. J’ai aussi rendez-vous, de temps en temps, avec un Simenon, et c’est comme si je m’y rechargeais. Dans tous les cas, il y a quelque chose qui me fascine et me frustre parfois dans cette littérature, alors je ronchonne, je trépigne… mais j’y reviens.

Je pense que c’est lié à l’écriture sérielle, qui est au cœur de nombreux polars. Ce sont des séries de romans, et nous allons recroiser les personnages principaux à chaque tome. Il s’agit donc de ne pas tout dire en un seul livre, sous peine de se répéter ensuite. En parallèle, tout roman doit pouvoir être lu seul, et il est donc nécessaire à l’auteur de faire de petits rappels de contexte. Un équilibre particulièrement fragile, en somme.

N’est-ce pas le problème que j’ai, par exemple, avec les Indridason ? J’aime beaucoup leur ambiance crépusculaire, mais les derniers lus m’ont davantage laissée sur ma faim par rapport à La Femme en vert. Je les lis toujours rapidement, curieuse de connaître la suite de l’enquête, mais un rien de magie s’est perdu. Notons que j’ai ça aussi avec Kundera : ma première lecture de La Plaisanterie avait été une vraie secousse. Puis L’insoutenable légèreté de l’être m’avait semblé moins puissant, et j’avais La Fête de l’insignifiance avec nostalgie : je n’arrivais pas à retrouver cette première saveur. Quelque chose s’était perdu, et j’avais le sentiment que cela venait moins des romans que de moi. Est-ce le même phénomène pour mes polars ?

Tendances de fond

Quel monde décrit-on lorsqu’on écrit des romans policiers ? Souligne-t-on l’hypocrisie des maisons bourgeoises, avec leurs squelettes au fond des placards ? Va-t-on plutôt se concentrer sur les bas-fonds et les crimes des milieux marginalisés ? Le roman policier est l’endroit des faux semblants, des mensonges et des travestissements (la Loulou Chandeleur de Frédéric Lenormand, ancien policier qui se travestit pour échapper à la guerre en 14-18, ne me donnerait pas tort sur ce point). Le roman, malgré lui, endosse de fait un propos social, au moins dans ses choix de représentation.

Chez Indridason, j’ai trouvé intéressant de lire Hiver arctique (une enquête du commissaire Erlendur) et Ce que savait la nuit (première enquête de Konrad, policier à la retraite) quasi coup sur coup, car cela m’a permis de mettre le doigt sur ses tendances de fond : la représentation d’une société islandaise refermée sur elle-même et devant faire face à une internationalisation croissante. Or, je crois que j’ai été déçue de voir à quel point la réflexion sur l’Islande et sa société était commune à Erlendur et à Konrad. Ce dernier est plus âgé, et a un avis plus arrêté ; il ne changera pas, on le sait, mais j’ai eu l’impression justement d’une stylisation de ce qu’était déjà Erlendur (qui refuse les anglicismes et lit des ouvrages sur la culture islandaise, par exemple). Je me suis demandée : pourquoi avoir créé un nouveau personnage, s’il est si proche du précédent ? Qu’essaie de dire Indridason dans cette nouvelle série autour de Konrad, qu’il ne disait pas déjà avec Erlendur ? D’autant plus que suivre ce genre de personnage héros d’un best-seller traduit en de multiples langues n’est pas sans paradoxe. En ce sens, Ce que savait la nuit est, sans doute celui, parmi les six, qui m’a le moins emportée. Dans des thèmes similaires, jusqu’à la nature dévorante, j’ai préféré Hiver arctique, sa violence symbolique, et l’écho avec le passé d’Erlendur.

Pourquoi faut-il que ce soit toujours la même réponse ?

L’autre déception dans ces six romans est plus ambiguë. C’est le fruit d’une rencontre fortuite (un défi de lecture sur Facebook invitait à lire un roman policier grec et je suis tombée dessus à la librairie Compagnie courant février). et c’était parti pour bien se passer. J’ai beaucoup apprécié l’environnement décrit par Christos Markogiannakis, qui imagine un meurtre dans l’unité de recherche de Criminologie de l’Université d’Athènes. Un thème porteur, qui permet d’habiles mises en abyme sur sa représentation du crime ! Bon point également dans le choix du personnage : un capitaine qui a dû suivre un Master de criminologie pour être promu, et qui connaît donc le petit milieu universitaire concerné sans pour autant souscrire à tous ses codes. La pression à la publication et aux financements est là, les querelles de pouvoir au sein des chercheurs également : bref, j’étais vraiment ravie de cette découverte.

C’était sans compter la révélation finale [attention, spoiler ! passez au paragraphe suivant si vous ne voulez pas connaître le dénouement de l’histoire] : encore une énième histoire de trouble de la personnalité multiple. L’idée n’était pas inintéressante, car le coupable était manipulé par un ponte de la criminologie en échange d’une inscription dans une formation sélective. C’était construire sur la détresse étudiante en pleine évolution de la formation universitaire, et c’était plutôt bien vu. En revanche, je trouve dommage de revenir toujours au cliché de la personne avec troubles mentaux : on a, je crois, fait le tour des représentations psychophobes. J’ai souvent l’impression que choisir comme révélation que le coupable est fou ou incohérent, est une facilité de résolution de l’énigme. A ce titre, jouer de la précarité du jeune étudiant n’était-il pas suffisant pour justifier ses actes ?

En conclusion, un dénouement trop cliché malgré de bonnes idées et un contexte particulièrement original. Comme j’ai vraiment apprécié le personnage du capitaine Markou, je donnerai peut-être une chance au tome suivant lors de ma prochaine frénésie de polars…

…d’excellentes surprises

Mais je râle, je râle… pourtant, j’ai eu plusieurs bonnes surprises parmi ces lectures, et même un coup de cœur. Hasard total, je suis tombée sur Les Taties flingueuses, 2ème tome des enquêtes de Loulou Chandeleur sur ma liseuse, et j’ai acquis ce livre intriguée par le contexte, sans savoir que ce roman avait été auto-publié. Il s’agit donc de ma première lecture auto-éditée, et c’était un bon moment ! J’ai été surprise par le retournement de situation au 3ème acte (pourtant bien préparé par le titre), et me suis laissée embarquer dans le Paris déserté par les soldats. Je reste curieuse de lire le premier tome, car on est vraiment plongés in medias res, et j’aurais aimé en savoir plus sur les motivations de ce détective en jupon. Les prises de conscience de la condition féminine par le personnage masculin travesti sont en tout cas savoureuses, et je me suis surprise à songer au Paris confiné à la descriptions des quartiers sous couvre-feu.

Si vous êtes à l’aise avec le mélange des genres, je vous conseillerai aussi Les Rivières de Londres, urban fantasy déjantée de Ben Aaronovitch (j’ai d’ailleurs fait un retour enthousiaste sur Instagram pour celui-ci). Vous y suivez Peter Grant, nouvelle recrue de la très limitée brigade policière dévolue aux enquêtes surnaturelles. Au programme, beaucoup de magie, mais surtout un jeu agréable avec le folklore et la topographie londonienne. Si je devais regretter une chose, ce serait le narrateur qui est plutôt attachant en général, mais s’attarde bien trop sur les charmes de tous les personnages féminins qui croisent sa route. Un peu pour en faire un loser au grand cœur passe encore, mais j’ai trouvé que la répétition de ce motif était lassante. A voir si ce défaut est toujours présent dans les romans suivants (car bien sûr, littérature sérielle oblige, il y en a !). Dans tous les cas, je suis quasi certaine d’aller vérifier par moi-même, car l’univers autour est délirant et créatif, et j’ai adoré explorer un quartier londonien sous l’égide de ses vieilles légendes. Une recommandation de la chouette libraire du Nuage vert, que j’ai encore bien fait d’écouter !

Et un vrai coup de cœur

Le dernier roman dont je parlerai est celui qui m’a le plus emportée : il s’agit du Loup d’Hiroshima de Yûko Yuzuki, édité chez l’Atelier Akambo. Premier élément, qui va dans le sens de mes constatations précédentes : c’est un roman seul, qui n’appelle pas de suite. Il raconte l’affectation d’un jeune lieutenant à Hiroshima auprès du commandant Ôgami, connu pour avoir des accointances avec les yakuzas. On est dans un motif récurrent du film policier, avec le jeune homme candide découvrant le monde réel et ses nuances, auprès d’un mentor mystérieux et loin d’être irréprochable. Schéma attendu, donc, mais parfaitement maîtrisé. Le roman est particulièrement bien construit, la ville et sa touffeur d’été, ses hôtels et ses cafés occupés par les gangs sont décrits avec soin. Et les personnages sont réalistes, attachants, crédibles, que ce soit du côté de la loi comme de celui de la mafia.

Je revois les endroits de la maison où j’ai lu ce livre, les crackers que je mangeais alors (…oui), et je me souviens surtout de ce goût iodé dans la bouche, souvenir d’algues en salade et de nori, qui me revenait périodiquement à la lecture, pendant que les personnages commandaient à manger chez Akiko. Il semblerait que ce roman brutal soit le seul ouvrage traduit de cette autrice, ce que je ne peux que déplorer. Cependant, c’est une œuvre qui n’a pas besoin de la béquille d’un autre tome ou d’un autre livre pour porter son message, tout en nuance. Une vraie leçon d’écriture.

J’en profite pour remercie la librairie Le Renard doré qui l’avait recommandé, il y a bien un an ou deux déjà !

En guise de conclusion

Maintenant que ces lectures sont derrière moi, je me dis que je continuerai mes frénésies de polar de temps en temps. Je tourne autour du genre, depuis les séries d’enquête jusqu’à mes lectures coup de tête, en passant par les scénarios de jeu de rôle que j’écris ou reprends, et qui comportent toujours un petit aspect investigation. Je me dis qu’un jour, je devrais m’aventurer à quelques pas de la maison, à la Bibliothèque des littératures policières lorsqu’elle rouvrira, peut-être, et me laisser emporter par les idées qui y germeront. Peut-être sera-ce mon tour d’écrire une enquête un jour ? Sûrement que je ferai alors moins la maligne devant les polars lus par temps d’été…

Je note en tout cas que plusieurs auteurs retenus ici sont régulièrement comparés à Simenon : c’est le cas notamment d’Arnaldur d’Indridason et de Yûko Yuzuku. Je crois que cela dit, plus qu’une similitude des œuvres, une approche avant tout centrée sur l’humain, et un travail d’ambiance par touches, à l’impressionniste. Je continuerai mes recherches dans cette optique, affinerai mon regard.

C’est comme tout, cela vient avec la pratique.

Je terminerai cette chronique groupée par un petit podium improvisé :

Meilleure intrigue : Le Loup d’Hiroshima

Meilleurs personnages : Le Loup d’Hiroshima

Meilleur retournement de situation : Les Taties flingueuses

Meilleur environnement : Au 5e étage de la faculté de droit

Meilleure ambiance : Le Loup d’Hiroshima

Le plus divertissant : Les Rivières de Londres

Le plus inquiétant : Hiver arctique

Et vous, les polars, c’est votre truc ? Quels sont vos titres favoris ? Auriez-vous des auteurs à me conseiller pour continuer le voyage ?

3 commentaires sur “Six romans policiers plus tard : retour sur deux mois de lecture

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  1. Pour ma part, alors que j’en étais une inconditionnelle, je trouve qu’Indridason s’essouffle et c’est vraiment une déception pour moi.
    Je te conseillerais, dans des styles totalement différents : Vargas, Mc Dermid pour les plus littéraires, Lisa Gardner, Linwood Barclay, Adler Olsen plus commerciaux, mais très divertissants. Plus thriller que polar, je pense que Senécal mérite le détour,dans un genre très subversif, atypique.

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  2. Analyse très intéressante.
    Tu m’as donnée très envie de lire Le loup d’Hiroshima. En plus j’ai repéré d’autres titres aux Editions Atelier Akatombo.
    Je n’ai lu que quelques titres d’Arnaldur Indridason, c’est assez sombre mais ce que j’aime chez cet auteur c’est qui arrive à me transporter dans son pays (climat, paysage, peinture de la société). Rien de plus frustrant pour moi que de lire un livre dont l’action se déroule à des milliers de km de chez moi et d’avoir l’impression que ça se passe au coin de ma rue.
    En termes de polars j’ai adoré Les marécages de Joe R Lansdale, L’île des chasseurs d’oiseaux de Peter May (et sa suite L’homme de Lewis mais je n’ai pas encore lu le dernier volume de la trilogie, Le braconnier du lac perdu). Et Entre deux mondes d’Olivier Norek (très dur mais écrit selon moi avec beaucoup de justesse, l’auteur ne ménage pas son lecteur mais ne lui donne pas l’impression d’être voyeur des malheurs d’autrui)

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