La « Belle Époque » de Jean de Tinan : histoire d’une réécriture

En cette fin de semaine, les éditions Luciférines lancent le financement participatif d’une nouvelle anthologie consacrée à la Belle Époque. J’y publie une nouvelle, qui se devait d’être une réécriture contemporaine d’un auteur fin-de-siècle. Lorsque j’ai reçu la consigne, j’ai fait mine de réfléchir un temps, ai songé à Mirbeau, Darien, Rachilde, ou encore à Jean Lorrain… mais la réponse était déjà là, gravée : je devais travailler autour de Jean de Tinan.

Certains d’entre vous ignorent peut-être qui est ce personnage, devenu pour beaucoup de gens, après guerre, un symbole de la Belle Époque et de son insouciance perdue. Par ailleurs, si j’ai longtemps travaillé sur Jean de Tinan en tant que jeune chercheuse, je n’ai jamais abordé l’influence importante qu’il a eue sur ma pratique d’écriture.

Jean de Tinan alité, de dos, sur une chaise longue
Jean de Tinan alité, photographie conservée à la bibliothèque de l’Arsenal (Paris)

Portrait d’un jeune homme de la fin du XIXe siècle « faisant partie du plus fragile et du plus inutile et du plus séduisant fragment de la société »

On présente souvent Jean de Tinan, né en 1874, par son entourage, car même lorsqu’on n’a jamais entendu parler de lui, on connaît souvent ses relations : Pierre Louÿs, Maxime Dethomas, Debussy, Henri de Régnier, la famille Heredia, etc. L’apposition à d’autres noms plus illustres aide en outre à le relégitimer face aux interlocuteurs un peu bougons, ceux qui n’hésitent jamais à dire que les fortunes littéraires se méritent, et que les écrivains méconnus le sont pour de bonnes raisons…

Disciple du Barrès de la première heure, alors qu’il célébrait le Culte du Moi, Tinan se fraie assez rapidement un chemin dans les milieux littéraires d’avant-garde. Il rend visite à Rachilde dans les bureaux du Mercure de France, où il publiera l’essentiel de ses chroniques et de ses romans. Il signera également deux romans humoristiques pour Willy : Maîtresse d’esthètes et Un vilain Monsieur !

Ses thèmes ? La sentimentalité débridée, la poursuite du bonheur, comparée à la lutte pour la vie darwinienne (struggle for life), et une attention toute particulière aux nuits parisiennes, qu’il décrit dans ses chroniques en esthète ironique. Son œuvre est morcelée, moderniste et se construit dans un rapport étroit avec la vie, tant celle qu’il observe dans ses nombreuses sorties que la sienne : de nombreux pans de son journal intime servent ainsi de matière première à l’écriture, grâce la création d’un double narratif et personnage récurrent des romans, Raoul de Vallonges.

Mort à 24 ans en 1898, Jean de Tinan est encore souvent évoqué après-guerre, mais son image se cristallise dans la nostalgie de la Belle Époque et de ses futilités révolues. Malgré quelques soubresauts (notamment les hommages de Pierre de Régnier, dans La Vie de Patachon en 1930, par exemple), il faut attendre la deuxième moitié du XXe siècle, pour que Tinan devienne un objet d’étude.

Ceux qui vous aiment, Tinan, savent ce qu’il a pu vous en coûter de ne jamais vous mentir à vous-même et d’avoir eu, comme vous le disiez, la « curiosité de vivre exactement ». Mais ils ne l’iront pas dire au monde, qui a bien d’autres soucis.

Béatrix Dussane, « Ce cher Vallonges … », Le Divan, avril 1924
Jean de Tinan, en manteau et chapeau à larges bords, prêt à ouvrir la porte et regardant l'objectif
Photographie prise par Pierre Louÿs

Un auteur à la fois étrange et familier

Parce qu’il a accompagné autant d’années de recherche, parler de Tinan n’est pas chose aisée pour moi : j’ai toujours travaillé à objectiver mon rapport à sa vie et à son œuvre, en le recouvrant de faits et de citations avérées. Tout pour masquer l’effet réel que sa littérature a toujours eu sur moi. C’est d’autant moins facile que son œuvre très personnelle appelle à toutes les projections. Quand on lit les témoignages de ses contemporains et de ses lecteurs actuels, on se rend compte assez vite qu’il y a presque autant de Tinan que de lecteurs de Tinan. Mais aujourd’hui, alors que la thèse est officiellement interrompue, je peux m’autoriser un peu plus de liberté face à mon sujet, bien que je ne désespère pas de faire quelque chose du travail colossal réalisé durant toutes ces années, un jour.

Je peux avouer combien le motif de l’artiste mort trop tôt, dans des circonstances tragiques ou violentes, a pas mal prise sur moi. A ce titre, Jean de Tinan et, dans un tout autre genre, hide, le guitariste de X Japan, sont un peu mes Jim Morrisson à moi.

Photo du guitariste hide de X Japan en plein concert, avec un cache-oeil, du maquillage, les cheveux très longs et coiffés de manière excentrique.
J’ai réussi à mettre une photo de hide dans mon article sur Jean de Tinan et c’est un accomplissement en soi

Je peux aussi, de manière assumée, lui donner une place dans ce que j’écris. Lorsque je travaille, il est là à plusieurs niveaux : références et inspirations directes, ou influence plus diffuse.

Dans Le Désespoir de l’affichiste, la nouvelle La Modiste et le poète maudit, s’inspire d’un fait-divers dont Tinan avait fait la chronique, dans La Presse : le suicide du poète R de la Villojo, « parce que ses vers ne se [vendaient] pas ». Un passage du roman La Pratique du nihilisme en plein air reprend une très belle phrase d’Erythrée et de Penses-tu réussir ! , remise au goût du jour : « Les meilleurs de nos livres sont imprimés sur fumée de cigares. » Quand on y pense, ce projet de roman partage aussi avec l’œuvre de Tinan le portrait d’une jeunesse animée par la philosophie nietzschéenne et la description de noctambulismes d’un autre type. Plus anecdotiquement, notons qu’une des vignettes du challenge XIXe est à l’effigie de cet auteur :

Et puis il y a un accord plus profond, dans son refus d’opposer vie et littérature, et dans sa recherche d’une sincérité et d’une justesse, au risque d’être considéré comme vulgaire ou trop attaché aux détails. Ce sont des principes qui ont guidé toutes mes expérimentations littéraires, et que je ne pense pas renier de sitôt.

Mais il restait à l’évoquer littérairement. Assumer cette influence, voire, un jour peut-être, la revendiquer. Ma première tentative, c’est Phanette, un texte court publié dans le 3e Grimoire du faune et revenant sur la rédaction d’Erythrée, un conte antiquisant sur une reine destructrice. C’était la première fois, depuis que j’avais choisi de ne pas poursuivre la thèse, que je faisais face à Tinan, et que je reprenais mes notes pour autre chose qu’un article ou un morceau de thèse. A posteriori, je me dis que ce n’est peut-être pas un hasard si ce texte anticipe une séparation : celle de Tinan et de Phanette, partie aux États-Unis peu après leur séjour à Honfleur, en 1896.

La deuxième tentative est la nouvelle qui figurera dans le recueil des éditions Luciférines. Me sentant plus assurée, j’ai choisi la dernière scène de Penses-tu réussir ! et l’ai réécrite du point de vue que je connaissais le mieux : celui d’une femme contemporaine. Le procédé a déjà été tenté par Anna Rozen dans J’ai eu des nuits ridicules, une réécriture d’ Aimienne ou le détournement de mineure inversant le genre des personnages. Mais il me semblait que je n’allais pas tirer à moi les mêmes aspects de l’œuvre de Tinan.

La nouvelle ici joue avec son style, en intégrant de nombreuses citations dans le texte. D’une part, Tinan était friand de cette pratique, truffant son manuscrit de références aux amis et aux œuvres qu’il aime, mais cela permettait aussi de montrer qu’en 2020, leur saveur est toujours intacte. Pourtant, je crois que ce texte réussit à porter, en même temps, ma propre voix. Je tire vers moi, très égoïstement, l’incertitude lucide et douloureuse d’un jeune homme conscient de ses privilèges et de ses limites, pour la faire mienne. Et cette nouvelle, si elle réussit son coup, se veut la synthèse de deux mélancolies, télescopées ensemble malgré leur siècle de distance.

On n’oublie rien, et ceux qui disent : « J’ai oublié » mentent ; on ne pardonne pas non plus : on accepte.

Jean de Tinan, « Argument d’un roman à paraître sous le titre Nos Pauvres Jalousies », L’Effort, n°7, 1896.
Image de couverture du recueil Belle Époque : une jeune femme alanguie dans un boudoir, entourée de coussins
https://fr.ulule.com/retour-a-la-belle-epoque/

Alors, si ce texte vous intéresse, je vous invite à découvrir la page Ulule de l’anthologie préparée par les éditions Luciférines. Le financement participatif a cours jusqu’au 3 juillet 2020. Le recueil comportera des réécritures comme celle que je viens de vous présenter, mais aussi des nouvelles fantastiques façon XIXe, des articles sur différents aspects de la société de l’époque et des illustrations de plusieurs artistes. Le premier pallier, pour une édition numérique, est à 6 euros. Une fiole d’absinthe rouge sera offerte en contrepartie pour certains paliers supérieurs, afin de se la jouer fin-de-siècle jusqu’au bout.

J’espère en tout cas que cette plongée dans le sillage d’un dandy de la Belle Époque vous aura intéressés, et je vous laisse sur quelques liens afin de pousser plus avant votre découverte de Jean de Tinan.

Quelques liens pour en savoir plus sur Jean de Tinan :

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :